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UNE AUTRE VOIX, UN AUTRE REGARD
Pluralisme et liberté d'expression
Editorial, juillet 2006

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur: Alternative tibétaine
dossier : Pluralisme
résumé en anglais
 

Alternative tibétaine a pour vocation de « promouvoir la pensée politique tibétaine dans sa pluralité, en s'attachant tout particulièrement à restituer fidèlement l'expression de son identité nationale ». Plus simplement, le but de ce journal est de redonner la parole aux Tibétains, en l'occurrence aux tenants de l'indépendance. D'abord parce que ce courant de pensée existe et qu'il est peu ou mal connu - notamment en France et à travers le vecteur de la langue française.

Ensuite parce que l'idée couramment véhiculée est qu'il existe un consensus au sujet du Tibet, autour par exemple de la politique officielle du gouvernement tibétain en exil à Dharamsala. Or l'opinion tibétaine n'est pas uniforme, et si ce consensus existe, c'est de manière artificielle. Il ne s'agit d'ailleurs pas tant d'un problème d'autocensure, ni même véritablement de censure feutrée ou détournée, car ces voix s'expriment. C'est avant tout un problème d'écoute et de regard que l'on porte, un défaut de culture, un défaut de connaissance. Alternative tibétaine se propose donc d'être un outil disponible pour compenser un manque. Et, de manière plus « positive », pour enrichir et élargir son horizon.

Sur la question de l'indépendance, Alternative tibétaine n'a pas pour vocation de mener ce combat, mais d'en permettre la libre expression et d'en faciliter l'analyse. Chaque auteur possède ses propres opinions et peut ici s'exprimer. Hormis la question de l'écoute et du regard, celle de la lisibilité et d'une expression libre et audible est tout aussi importante.

Puis, dans le contexte de confusion actuel, où beaucoup craignent de qualifier d'impasse un « processus de dialogue » improprement identifié à des « négociations », comme le rappelle à raison Pékin, l'option de l'indépendance esquisse les lignes d'une alternative et offre un choix potentiel de stratégies à qui veut le « voir » et l'« entendre ».

Dans ce sens, Alternative tibétaine arrive à point nommé. Car, lors des dernières élections de mars 2006, le Parlement tibétain a largement ouvert ses portes à une jeunesse inspirée par l'espoir d'indépendance. Une bonne nouvelle à double titre. D'abord car les indépendantistes sont désormais présents au Parlement et ont ainsi démontré qu'ils s'étaient souciés de leur représentativité politique. Ensuite car, pour la première fois, des candidats se sont présentés sur une liste commune - Youth for better MPs (*) - esquissant ainsi le patron du premier parti politique tibétain, en transcendant le cloisonnement traditionnel des affiliations régionales et religieuses. Autant de nouveaux développements qui méritent de faire tomber un certain nombre d'idées reçues.

Pour commencer, l'option de l'indépendance n'est pas fatalement synonyme de radicalité - sauf à qualifier de même les aspirations légitimes d'un peuple qui se fondent sur le droit et l'histoire. Et même à la considérer sous cet angle unique, elle devient l'élément indispensable à la « voie du milieu » pour trouver sa propre cohérence et convaincre Pékin de sa modération. La réduire à cela reviendrait toutefois à la comprendre comme seule « confrontation », sans lui permettre par exemple de devenir un jour la proposition d'un « partenariat », pourquoi pas avec la Chine.

L'assimilation de l'indépendance à la violence s'avère tout aussi abusive. Même dans le cadre de la résistance active, comment peut-on vouloir priver un peuple de son droit à la légitime défense, même - et surtout - en invoquant des considérations d'ordre moral ? Toutefois, cette ultime option illustre bien imparfaitement les promesses et les enjeux d'une voie indépendantiste, en particulier le panel des options politiques et diplomatiques qu'elle seule est capable de fonder.

Pour finir, qualifier les initiatives indépendantistes de division revient à inverser la situation. Car à forcer l'illusion d'un consensus, sans permettre l'expression de la différence, on en vient à exacerber les frustrations, véritables sources de division, de violence et de radicalité. « Libérer » et « restituer » la parole est donc une priorité, afin de permettre une meilleure lisibilité et une meilleure écoute des enjeux de la cause tibétaine et des perspectives de son évolution.

M.V.
Pour Alternative tibétaine

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(*) Correctif : Après avoir vérifié nos sources, il s'est avéré que la liste Tibetan Youth for better MPs était issue d'un groupe d'électeurs et non de candidats. Nous reviendrons dans le prochain numéro d'Alternative (n°2, 2007) sur cette question du système électoral tibétain et de sa représentativité politique.