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UNE RÉSOLUTION EUROPÉENNE IRRÉSOLUE
Chronique d'une défaite annoncée
Par François Corona, juillet 2003

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : François Corona
dossier : Diplomatie
 

Le 6 juillet 2000, le Parlement européen (PE) votait une résolution exigeant du gouvernement chinois qu'il aboutisse, dans un délai de trois ans, dans des négociations avec le gouvernement tibétain en exil (GTE) sur la base de sa proposition d'autonomie. Faute de quoi, le Parlement demanderait aux Etats membres de bien vouloir considérer la possibilité de reconnaître la légitimité de ce dernier.

Si elle advenait un jour, cette demande de reconnaissance de la légitimité du GTE constituerait sans doute le soutien politique le plus fort dont aurait bénéficié le peuple tibétain depuis 1950. En effet, aucun Etat n'a jamais été invité par une quelconque représentation parlementaire à mettre un terme à cette distorsion, cette falsification de l'histoire que constitue l'affirmation selon laquelle la question tibétaine ne serait qu'une simple affaire de non-respect des droits de l'homme en Chine. Affaire interne à la RPC donc, qu'il convient de traiter avec la prudence nécessaire lorsqu'il s'agit de défendre les principes de la démocratie sans donner l'impression de vouloir imposer un modèle. Tartuferie qui a toujours été présentée par les maîtres ès hypocrisie que sont tous les ministres des affaires étrangères comme une attitude néocolonialiste pour les plus pédagogues, une atteinte au principe sacro-saint de la non-ingérence pour les idéologues de la pensée unique, et enfin pour les plus francs et les plus cyniques, comme le pire moyen de nuire à la stabilité politique et sociale si utile au développement des échanges économiques internationaux (y compris, bien entendu, quand cette stabilité n'est acquise ou maintenue que par la violation des droits les plus fondamentaux des peuples concernés).

Disproportion des buts et des moyens

En finir avec cette forme de négationnisme de l'universalité des droits de l'homme et du droit des peuples a toujours été pour nous un objectif prioritaire. Et peut-être même la seule et unique possibilité qu'on les occidentaux de s'avérer un jour utiles au peuple du Tibet.

C'est pourquoi nous avons accepté de participer à un séminaire organisé dans l'enceinte du Parlement européen, en décembre 2000. Mais très vite, nous avons été confrontés à une évidence lors des débats : ce qui était proposé pour soutenir et renforcer la démarche des parlementaires européens n'avait, à nos yeux, aucune commune mesure avec les enjeux réels de cette résolution. En effet, comment admettre sans rire que la simple transformation de l'opération « un drapeau sur les mairies », programmée chaque 10 mars, en une campagne européenne pour inciter les élus locaux à arborer de manière permanente ledit drapeau, pouvait être présentée comme une action à la hauteur d'un texte émanent de la représentation parlementaire de 375 millions d'Européens ? Résolution contenant un ultimatum et la menace de s'adresser cette fois directement aux différents exécutifs nationaux de l'Union européenne sur la question si sensible du Tibet.

En d'autres termes, comment confondre une démarche visant à reconnaître politiquement le bien fondé des conclusions de la Commission Internationale des Juristes sur le statut d'Etat indépendant du Tibet avant son invasion par la Chine en 1950 - et à mettre au pied du mur l'ensemble des gouvernements de l'UE - avec cette autre démarche consistant à ce que de simples citoyens interpellent leurs représentants locaux en leur proposant d'apporter un soutien symbolique à la juste cause qu'ils défendent ?

La riposte chinoise

Dans les deux ans qui suivirent, convaincus que rien ne serait réellement mis en oeuvre collectivement pour tenter d'utiliser au mieux les opportunités que nous offrait cette résolution, nous avons recentré notre activité militante sur les seules choses que nous pouvions mener à terme de manière individuelle (par exemple l'organisation de manifestations de protestation à Marseille). Cela tout en continuant de participer à notre mesure aux activités habituelles d'un groupe de soutien dans notre région. Bien entendu, nous conservions un oeil sur tout ce qui émanait du PE. Ce qui nous permit d'apprendre vers la fin de l'année 2002 que des parlementaires envisageaient de présenter au vote un nouveau texte visant à rappeler au gouvernement chinois que l'échéance contenue dans la résolution du 6 juillet 2000 arriverait prochainement à son terme.

C'est alors qu'advinrent les deux volets d'une réaction chinoise prévisible. Primo, la condamnation à mort de deux Tibétains accusés cyniquement de terrorisme. Et secondo, l'invitation de quelques proches du Dalaï-Lama à se rendre au Tibet. Encore une fois, les Chinois utilisaient la bonne vieille méthode du chaud et du froid afin de prouver au monde qu'ils étaient les patrons au Tibet, tout en faisant un geste destiné aux parlementaires européens pour éviter le vote d'une nouvelle résolution qui serait ressentie à Pékin comme une véritable gifle politique.

Le gouvernement du Tibet, en conformité avec la méthode qui est la sienne depuis maintenant une vingtaine d'années, demanda alors à l'ensemble des groupes de soutien dans le monde de s'abstenir de toute manifestation « agressive » envers la Chine. Cela afin de contribuer à l'établissement ou au maintien de ce qui était défini comme « un climat de confiance » propice à ces échanges. Courtoisement, nous étions invités à ne poursuivre que des actions de type humanitaire...

Pauvre Europe, Pauvre Tibet

Pas vraiment surpris de voir le GTE entériner ce qui était à nos yeux une nouvelle mascarade chinoise, conscients du risque de voir Pékin échapper encore une fois aux foudres légitimes de l'occident sans avoir rien cédé de concret et sans avoir répondu aux attentes du PE, nous avons décidé alors de faire le forcing auprès des associations françaises pour obtenir deux choses. Primo, qu'une manifestation européenne soit organisée à Bruxelles, siège de nos institutions. Et secundo, que le seul objectif de celle-ci soit d'obtenir la garantie que le groupe parlementaire à l'origine de la résolution du 6 juillet 2000 présenterait au vote des députés européens une nouvelle résolution conforme au contenu de la première.

En d'autres termes, il s'agissait pour nous d'être certains que les menaces du PE allaient être mises à exécution, et que Bruxelles allait enfin demander aux Etats membres de reconnaître la légitimité historique et politique du GTE. A tout le moins, il nous fallait jouer le rôle qui est le nôtre en demandant à nos parlementaires de voter un nouveau texte malgré les pressions prévisibles des Etats et les menaces de rétorsion dont ils seraient sans doute abreuvés par Pékin.

Après discussions et échanges d'arguments, les associations françaises présentes lors d'une réunion à Dijon prirent elles aussi conscience des différents dangers de voir le PE se décrédibiliser en reculant devant les manoeuvres de la RPC. Il fut donc convenu de proposer aux organisateurs du Benelux de doter la manifestation de Bruxelles d'un objectif commun visant à se prémunir de ce risque. Dans un premier temps et selon le coordinateur du réseau français pour le Tibet, les groupes européens concernés étaient d'accord avec notre façon de voir les choses. Mais, très vite, la situation évolua dans le sens que nous redoutions...

Tout d'abord, la résolution politique que nous attendions en janvier et dont l'objet était de rappeler l'échéance contenue dans le précédent texte fut transformée en demande polie adressée au gouvernement chinois pour qu'il surseoit à l'exécution des deux condamnés à mort. Puis, alors que les groupes de soutien travaillaient à la mobilisation d'un maximum de manifestants et à leur transport vers Bruxelles, nous apprenions que le Bureau du Tibet avait décidé d'organiser une manifestation présentée comme nationale à Paris le lendemain même de la manifestation européenne. Comme si cela ne suffisait pas, cette dernière était présentée par les organisateurs du Benelux comme une manifestation « pour le changement au Tibet ». La terminologie exacte étant dans la communication destinée au grand public que nous avions sous les yeux : « Donnons-nous la main pour le changement au Tibet ». Ce qui de toute évidence n'avait plus rien à voir avec l'objectif initialement retenu et n'était pas non plus de nature à soulever l'enthousiasme des foules, tellement l'objectif de la manifestation avait été édulcoré pour ne pas dire abâtardi. Ecoeurés, nous prîmes alors la décision de ne plus participer à une action condamnée une nouvelle fois à la stérilité du fait de la naïveté des uns et de la complicité objective des autres.

Le 10 mars 2003, deux mille personnes selon les organisateurs (moins encore selon certains participants) passèrent une agréable journée à Bruxelles. Le 6 juillet 2003, il ne se passa rien au Parlement européen. Et le 15 juillet, l'intergroupe Tibet du PE accoucha d'un communiqué dans lequel les élus européens affirmaient sans rire qu'ils mettaient le « dialogue » amorcé entre Pékin et les « émissaires » du Dalaï-Lama sous haute surveillance... Pauvre Europe, pauvre Tibet.

F.C.
Pour Tibet Destination Rangzen (Marseille)