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L'OPPORTUNITÉ D'UN RÉINVESTISSEMENT DÉMOCRATIQUE
Et après le Dalaï-Lama ?
Par Jamyang Norbu, octobre 2002

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Jamyang Norbu
dossier : Non-violence
autre langue : anglais
 

A 67 ans, le Dalaï-Lama est par chance un homme en bonne santé. En meilleure santé probablement, et légèrement plus jeune, que ses adversaires fumeurs de cigarettes à Pékin. Toutefois, ces dernières années, les discussions sur l'après Dalaï-Lama se sont sincèrement répandues parmi les Tibétains, particulièrement après que Pékin, apparemment convaincu que la question tibétaine disparaîtrait avec celui-ci, ait commencé à dire qu'il ne négocierait jamais avec lui. La plupart des Tibétains ont une foi profonde et naturelle en leur dirigeant et percevraient sans aucun doute sa mort comme un choc traumatique. Mais les Tibétains sont psychologiquement préparés à cette éventualité en raison du fait que « l'impermanence » est un article de leur foi. La confiance des Tibétains en l'avenir repose sur leurs propres traditions religieuses et politiques, plus pugnaces encore que leur dévotion en une seule personne. Dans l'éventualité de la mort de Sa Sainteté, des dispositions constitutionnelles sont déjà en place pour l'élection d'un conseil de régence de trois personnes, dont l'une des tâches serait de superviser le long chemin d'arcane pour la recherche de sa réincarnation.

Illusions confortables

Encore que, en vérité, l'absence du Dalaï-Lama ne serait pas absolument une mauvaise chose pour la lutte tibétaine. Oui, Sa Sainteté est le centre d'attraction pour beaucoup de la publicité concernant la cause tibétaine. Mais cette attention aide peu à faire progresser les intérêts nationaux tibétains. La plupart des dirigeants et politiciens dans le monde développé apaisent leur conscience en faisant l'éloge de l'homme et de sa noble mission, tout en ignorant la question tibétaine dans leurs politiques. C'est comme si, pour être agréable au Dalaï-Lama, ils espéraient compenser leur encouragement - vide de substance - à sa conviction selon laquelle, en abandonnant l'indépendance, il pourrait parvenir à un arrangement avec les dirigeants chinois. Beaucoup de Tibétains interrogent déjà la sagesse de cette approche. Son départ, même   si peu en sont encore convaincus, ébranlerait la société tibétaine de telles illusions si confortables.

L'arbre géant Banyan

La présence du Dalaï-Lama dans la vie politique tibétaine est quelque chose comme l'arbre géant Banyan, dont l'ombre est agréable mais sous laquelle rien ne grandit. Les ministres tibétains donnent l'apparence de n'être que des garçons de courses. Et les membres du Parlement se bousculent les uns les autres dans leur empressement à être d'accord avec lui. Le Dalaï-Lama lui-même a fait des remarques sur le dilemme de son pouvoir omniscient, mais a fait peu pour le résoudre. Son absence pourrait être la chose qui permettrait à des institutions démocratiques matures de prendre racine. Ce qui est sûr, c'est que sans la présence de Sa Sainteté, il y a un danger de dissension de la société des réfugiés. Mais les Tibétains exilés ont déjà un demi-siècle d'expérience dans la bousculade de la robuste démocratie indienne. De toute évidence, ils sont prêts pour la leur.

La transformation de la cour politique de Dharamsala en un véritable forum démocratique aurait un profond impact sur la lutte pour la liberté du Tibet. Pour l'instant, la foi des Tibétains en le Dalaï-Lama est aussi forte que leur ressentiment contre l'autorité chinoise. Mais autre chose est claire. Le succès de l'expérience démocratique en exil représenterait un espoir véritable pour l'avenir politique du Tibet. Et ce serait la meilleure réfutation de la propagande de Pékin selon laquelle l'indépendance tibétaine équivaudrait à un retour au féodalisme théocratique.

Dissonance conceptuelle

Les Tibétains aiment véritablement le Dalaï-Lama. Mais ses hautes idées sur la paix dans le monde et la compassion universelle trouvent probablement plus de souscripteurs enthousiastes en Californie qu'au Tibet. Les Tibétains souhaitent par-dessus tout assister à deux événements : un Tibet libre et le Dalaï-Lama de nouveau installé sur son trône doré au palais du Potala. Il n'y a aucun doute que, en leur donnant la moitié d'une chance, ils sont préparés à faire tout ce qui sera nécessaire pour réaliser ce rêve. Malheureusement, ceci semble être une dissonance conceptuelle fondamentale entre le dirigeant et son peuple. Prenez pour exemple la marche annuelle de commémoration du soulèvement de 1959. Dans ses derniers discours, à cette occasion, le Dalaï-Lama a soigneusement expliqué pourquoi abandonner l'indépendance et accepter l'autonomie dans le cadre de la Chine était le meilleur espoir pour préserver la culture tibétaine. Dans la foule, les Tibétains écoutèrent attentivement. Mais après que le Dalaï-Lama eût conclu, ils marchèrent en agitant le drapeau national et en criant vigoureusement « Indépendance pour le Tibet ! » - comme s'ils n'avaient pas entendu un mot de ce qu'il avait dit. Cela rappelle exactement ce que les Tibétains firent en mars 1959, en désobéissant respectueusement aux appels répétés du Dalaï Lama de ne pas prendre les armes contre l'occupation militaire chinoise.

Toutefois, peut-être est-il trop tôt pour spéculer sur l'après Dalaï-Lama. Il a garanti aux Tibétains qu'il entendait atteindre un âge avancé et plaisante même sur le fait qu'il pourrait devenir un « vieillard en pleine santé qui donnerait du fil à retordre » (porto lagpae khyoktse). Avec autant d'énergie et d'esprit, peut-être peut-il commencer à accomplir de son vivant ce qui, beaucoup le craignent, arriverait seulement après sa mort.

J.N.
Newsweek International, octobre 2002