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CONFUSION DANS L'ORIENTATION DE LA LUTTE
La nouvelle direction
Par Jamyang Norbu, avril 1999

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Jamyang Norbu
dossier : Rangzen
autre langue : anglais
 

Quels que soient les manques dans le débat sur « ce qui doit être fait pour la cause tibétaine », les contributions de cerveaux engourdis n'en font certainement pas parties. L'une d'entre elles vient de la dissidence chinoise en occident qui suggère que les Tibétains devraient travailler à promouvoir la démocratie en Chine. Ce qui permettrait de créer les conditions pour une « véritable » autonomie tibétaine ou, mieux encore, de rendre l'indépendance inutile. Une autre de ces contributions, provenant d'une plus pieuse direction, propose que le Dalaï-Lama et d'autres figures religieuses éminentes travaillent ensemble à convertir les Chinois au bouddhisme tibétain. Ce qui semble être oublié ici, c'est que les « bouddhistes tibétains » mandchous n'ont pas eu de scrupules autrefois à faire tomber des têtes tibétaines, brûler des monastères et envoyer des troupes pourchasser le treizième Dalaï-Lama comme un vulgaire criminel. Dans la même veine, quelqu'un considéré comme le principal conseiller juridique du gouvernement tibétain a souligné que la solution résidait dans la réactivation de la relation « prêtre-protecteur » (probablement avec Jiang Zemin dans le rôle de l'empereur mandchou, incarnation de Manjushri). Des intellectuels occidentaux de gauche qui déclaraient se sentir concernés par la cause tibétaine ont proposé des solutions moins pittoresques, mais tout aussi originales : l'une d'elles consistait à ce que les Tibétains favorisent la montée inévitable des « modérés » ou des « réformistes » au sein du parti communiste chinois.

Ligne dure et réformateurs

Une variation du scénario « modérés contre radicaux » a été efficacement utilisée par les nazis pour ébranler la détermination des démocraties avant la guerre. La méthode couramment utilisée par un fin manipulateur comme Hermann Goering, afin d'obtenir des concessions de la part des Français ou des Anglais, consistait à présenter celles-ci comme nécessaires au « modérés » du parti nazi pour l'emporter sur les « radicaux » en vue de convaincre Hitler de ne pas aller à la guerre.

Des termes tels que « réformateurs » ou « radicaux » sont aussi volatiles l'un que l'autre, et même souvent vides de sens dans le contexte chinois. En Chine, le destin des « réformistes » une fois parvenus au pouvoir est loin d'être rassurant. Même l'illustre expert de la Chine John King Fairbank a désigné Mao Zedong comme étant un « réformateur agraire ». Ce fut bien sûr avant le Grand bond en avant, l'échec complet de ses réformes lunatiques et la plus grande famine de l'histoire humaine. Le « réformateur » Deng Xiaoping s'était fait connaître pour sa « franchise » après être tombé en disgrâce lors des événements de Tiananmen, en 1976, lorsque des milliers de policiers et de militaires réprimèrent violemment la foule venue rendre hommage à feu Zhou Enlai. Deng avait affiché sa solidarité avec celle-ci. Mais treize ans plus tard, désormais au sommet du pouvoir, Deng avait réprimé avec une plus grande force meurtrière la foule de nouveau réunie pacifiquement à Tiananmen Il destitua à son tour un nouveau « réformateur » connu pour sa « franchise », Zhao Ziyang, pour son soutien aux étudiants.

Mais aucune larme non plus ne devrait être versée pour Zhao Ziyang. Bien qu'il s'afficha avec les manifestants, il est certain que s'il avait été au gouvernement et défié de la même manière, il n'aurait pas réagi différemment. La répression de Lhassa, en mars 1989, fut directement ordonnée par Zhao lorsqu'il était Secrétaire du parti. Après les tueries, il envoya un message à Lhassa pour faire l'éloge des « braves et tenaces » policiers.

Les amis de la Chine, comme les Chinois eux-mêmes qui espèrent des réformateurs, devraient garder à l'esprit ce que le célèbre écrivain moderne Lu Xun disait à propos de ce genre d'hommes dans les arcanes du pouvoir. « Quiconque était au pouvoir hier espère la restauration. Quiconque s'y trouve aujourd'hui espère le statu quo. Quiconque n'y est pas encore appelle à la réforme. C'est ainsi que les choses se produisent généralement ».

Le nouveau nationalisme

La question principale de cette décennie est la lutte nationale de peuples comme les Kosovars, les Palestiniens, les Bosniaques, les Croates, les Tchétchènes, les Timorais et quelques autres encore. Certains de ces conflits sont en train de connaître une issue, d'autres s'enlisent, et il arrive parfois que les grandes puissances s'impliquent comme en atteste dernièrement le bombardement de la Serbie par l'OTAN. Toutefois, avec ou sans violence, les Etats-nations sont en train de proliférer dans une proportion impressionnante. En dix ans, les membres des Nations unies sont passés de 156 à 185. Même dans des pays occidentaux stables comme la Grande-Bretagne ou le Canada, les minorités ethniques - les Ecossais, les Gallois, les Canadiens francophones - poursuivent leur rêve de siéger un jour à l'ONU.

Une idée répandue veut que l'effondrement des structures autoritaires de la guerre froide ait réveillé les haines anciennes et les ambitions ethniques, nous conduisant vers un monde plus complexe et plus dangereux que ne l'était le monde bipolaire. Mais en est-il ainsi ? Un article du New York Times, daté du 21 février 1999 et signé par Serge Schmemman, interroge cette perception : « Qu'est-ce qui ne va pas avec cette représentation du nationalisme ? ».

Ce pourrait-il que ce supposé « nouveau nationalisme » ne soit ni nouveau, ni surprenant, ni aussi uniformément dangereux ? De nombreux chercheurs en relations internationales qui ont étudié de près ces conflits et ces nationalismes ont observé qu'une grande partie de leurs causes et de leur histoire remontait bien avant l'effondrement du communisme. Ce qui est nouveau, expliquent-ils, ce n'est pas le nationalisme ou les revendications ethniques en tant que tels, mais la perception qu'en a le monde dans un contexte nouveau et complexe, ainsi que leur utilisation politique dans un monde aux frontières perméables et aux économies interconnectées. La montée en puissance de la mondialisation, estiment-ils, a paradoxalement rendu le concept d'Etat plus indispensable pour les petites nations qui espèrent elles aussi prétendre à des ressources, des investissements et des aides.

Ce qui a précipité la prolifération d'Etats et de mouvements de libération, toujours selon ces experts, est moins la floraison du nationalisme que des forces qui espéraient rendre celui-ci obsolète. Dans un monde de plus en plus relié par le transport aérien, l'internet, le commerce multinational et les organisations internationales, les minorités ethniques en sont venues à se demander pourquoi il ne leur serait pas permis d'y participer elles aussi. Si les Jeux Olympiques durant la guerre froide, par exemple, représentaient encore un ersatz de compétition entre les deux idéologies et les deux superpuissances, il n'y a pas de raison que toutes les nations, grandes ou petites, ne réunissent leurs propres athlètes et en retirent leurs propres lauriers.

Même une organisation comme l'Union européenne, conçue initialement pour prévenir la régression des Etats européens dans un nationalisme destructeur du passé, a en fait encouragé ce nouveau type de nationalisme en créant une protection économique qui a attisé la souveraineté de plus faibles ou plus petites nations comme l'Irlande ou le Luxembourg. Cela jusqu'à créer les conditions pour la possibilité d'une éventuelle indépendance d'entités non souveraines en son sein, tels que les Ecossais, les Gallois, les Catalans ou les Basques.

Susan Woodward, doyenne de l'Institut Brookings, trouve une forte composante économique dans le nouveau nationalisme, dès l'instant où les petites nations, une fois dégagées des modèles idéologiques, tirent la conclusion que l'indépendance est vitale dans la recherche de ressources. Selon elle, « la mondialisation conduit à la fragmentation du moment où l'Etat devient indispensable pour obtenir des ressources plus rares, prétendre aux fonds internationaux et entreprendre des accords commerciaux ». Ainsi ce qui apparaît comme du régionalisme est en réalité un moyen d'identifier l'interconnexion d'un monde plus large.

L'exemple moral de la lutte tibétaine

D'un point de vue général, dans de nombreux conflits ethniques ou   nationaux, tout n'est pas uniformément noir ou blanc. Bien qu'il nous faille condamner sans hésitation la campagne serbe de « nettoyage ethnique », nous devons aussi ne pas oublier les atrocités commises par les Croates et les Bosniaques durant la Seconde Guerre mondiale lorsqu'ils s'allièrent avec l'Allemagne nazie contre les partisans de Tito. En certains endroits comme le Rwanda ou le Burundi, les passions ethniques sont devenues tellement confuses que, malgré le nombre effroyable de cadavres et d'enfants affamés, il est souvent difficile de distinguer les victimes des agresseurs.

Les positions morales des opposants, y compris britanniques, en Irlande du Nord ne sont pas moins grises que le ciel d'hiver dans ce pays. Pour prendre l'exemple de la question palestinienne, il me semble que c'est le président israélien, Chaim Weitzman, qui a dit un jour que la tragédie de ce conflit n'était pas que l'une des parties avait raison et l'autre tort, mais que les deux avaient raison.

Mais s'il existe une question au monde clairement découpée en noir et blanc, je pense qu'il s'agit du Tibet. Evidemment, je dois avouer mon parti pris sur ce sujet et je risque de paraître pour un saint hypocrite. Mais laissez-moi m'expliquer. Je ne vais pas vous ennuyer avec les arguments habituels, notamment la réfutation des revendications « historiques » chinoises sur le Tibet. Pour quiconque possède une connaissance minimale de l'histoire de Chine, les mêmes arguments « historiques » chinois pourraient être appliqués avec quelques modifications, sinon aucune, à la Birmanie, au Bhoutan, au Vietnam, à la Corée (du Nord et du Sud), à certaines parties du Japon et probablement aux Philippines, au Népal et à l'Indonésie également. Inutile de dire que la Chine pourrait ne pas se contenter uniquement de cela dans le futur, si d'aventure elle devenait assez puissante.

Ce que je veux mettre en avant est la position morale de la lutte tibétaine, particulièrement en ce qui concerne notre conduite lors de violents affrontements avec les Chinois par le passé. Je ne parle pas de notre lutte « non-violente », qui véritablement n'est pas une lutte ou un mouvement dans sens gandhien mais plus un exercice de diplomatie. J'entends aborder le comportement des Tibétains qui ont non seulement été capables de violence, mais furent suffisamment forts et habiles pour prendre l'avantage sur l'ennemi. En 1918, l'armée moderne du Grand treizième Dalaï-Lama vainquit les forces chinoises au Tibet oriental et avait l'intention de les repousser entièrement hors du Kham. Les Anglais, qui étaient alors nos seuls fournisseurs d'armes (payées en argent), nous ont contraint à négocier. Le médiateur Erich Teichman eut ces quelques mots à propos de la conduite morale de nos officiers et de nos hommes :

« Les Tibétains se sont indéniablement bien comportés à Chamdo en traitant leurs prisonniers militaires chinois avec humanité et bonté et en les jugeant selon les critères orientaux - à l'exception d'un léger pillage lors de l'entrée des soldats tibétains victorieux dans la ville. Bien que de nombreux soldats chinois furent tués durant le siège, aucune exécution ne m'a été rapportée depuis la reddition. Les prisonniers ont été convenablement nourris et un peu de riz et d'argent leur a été donné avant d'être transférés au Tibet. Actuellement, les civils chinois se déplacent librement dans la ville, chacun avec un brassard indiquant leur enregistrement au quartier général tibétain ».

Un vieil érudit tibétain qui a vécu au Kham dans sa jeunesse m'a rapporté que le commandant des forces tibétaines, Chamba Tendar, avait ordonné l'exécution d'un soldat tibétain pour avoir saccagé un commerce tenu par des Chinois. Chamba Tendar parlait aimablement avec les prisonniers et leur tenait un discours bouddhiste sur la nature illusoire de la victoire ou de la défaite - il fut moine avant de renoncer à ses voeux pour remplir ses obligations dans l'armée. Il leur donnait aussi quelques roupies prélevées sur ses fonds personnels.

Le général chinois P'eng Jih-sheng, en poste à Chamdo, demanda après la défaite à ne pas retourner en Chine. L'autorisation lui fut accordée et il s'installa à Dowa Dzong dans le sud du Tibet. En fait, c'est lui qui était à l'origine de la guerre. Et lorsque Chamba Tendar lui avait demandé par courrier de s'expliquer sur la rupture du   cessez-le-feu, il lui renvoya la missive remplie d'excréments. Le général P'eng était réputé pour son intolérance et sa cruauté envers les Tibétains. Il fut aussi responsable de la destruction des monastères de Chamdo, Drayak et Yemdo lors de précédentes campagnes. Toutefois, il ne fut pas inquiété et fut même autorisé à terminé sa vie au Tibet avec une pension gouvernementale.

Plus récemment, lorsque l'armée chinoise attaqua les forces tibétaines en 1950, il restait une communauté non négligeable de commerçants chinois à Lhassa, mais sans défense. Pourtant, personne ne leur jeta même une pierre. Il faut garder à l'esprit que la population de Lhassa n'était pas forcément pacifique et, plus tôt dans son histoire, en 1750, elle avait entièrement incendié la représentation chinoise et tué le commissaire mandchou (qui avait lui-même assassiné le dirigeant tibétain Gyurmey Namgyal). En mars 1959, lorsque la population de Lhassa se souleva durant trois jours contre les troupes chinoises, aucun civil chinois ne fut abattu, égorgé ou quoi que ce soit d'autre. Alors même qu'à la fin de la Première Guerre mondiale, les magasins et les commerces allemands ont été détruits et pillés. Ou bien encore, immédiatement après la déclaration de guerre américaine en 1941, le gouvernement des Etats-Unis a rassemblé   tous ses   citoyens d'origine japonaise et les a enfermés dans de vastes camps d'internement.

A l'apogée de la puissance militaire mongole en Asie, lorsque les lamas tibétains étaient protégés par les grands Khans, il n'existe aucune trace de Tibétains ayant profité de leur position pour assouvir leur vengeance sur les Chinois. Au contraire, les biographies des lamas Shakya ne manquent pas de mentionner les obstacles rencontrés par ces derniers pour dissuader les princes mongols de massacrer des centaines de milliers de Chinois chaque année. Plus encore, ce fut près de 100.000 soldats coréens qui furent sauvés par Drongon Chogyal Phagpa, en faisant d'eux des moines bouddhistes afin d'apaiser les appréhensions mongoles. Ce qui m'amène à cette étrange histoire :

Après la conquête mongole de la Chine, la vie du dernier Sung qui prétendait au trône fut sauvée par l'intervention de Phagpa. Les Mongols répugnaient à laisser vivre ce garçon qu'ils considéraient comme un foyer potentiel d'insurrection. Mais, grâce aux demandes répétées de Phagpa, ils furent convaincus de l'épargner. Afin de rassurer les Mongols, Phagpa ramena l'enfant au Tibet et en fit un moine. Mais le jeune prince dût probablement trouver la vie monastique trop fastidieuse. La modeste famille aristocratique Meru Gyalpo du district de Sang, au sud-ouest du Tibet, déclare encore auhourd'hui descendre du dernier de la dynastie des Sung.

Plus tôt dans l'antiquité, à une période de militarisme acharné de notre histoire, même nos guerriers observaient un code de conduite qui s'exprime à travers ces quelques dictons : « ne foule pas un cadavre aux pieds », « ne marche pas sur un homme à terre » - ce qui est l'équivalent en occident de la formule « ne frappe pas un homme qui est à terre ».

En 659, sous les ordres du célèbre ministre Triding du clan des Gard, l'armée impériale tibétaine se confronta à l'armée chinoise dans un lieu qui peut être situé aujourd'hui à Do-nyida, dans l'Amdo. Les forces tibétaines,  « à la manière du tigre avide bondissant sur de la viande », s'abattirent sur les Chinois « comme l'orage envahissant le ciel avec des cris sanguinaires (...). Ils dirigèrent leurs lances, leurs flèches et leurs épées vers l'ennemi et dix mille soldats chinois furent tués ou blessés. Le général chinois Wong Ker-Zher-She (Wang Hsiao-Chie) et cent mille de ses hommes furent capturés et condamnés à mort. Mais le grand ministre Triding (Khri-Bring) déclara : «Il est totalement indigne pour un Tibétain de tuer un soldat désarmé et emprisonné ou de fouetter un cheval malade». Ainsi ils relevèrent un cadavre chinois et le transpercèrent avec une arme, comme un geste symbolique pour tuer cent mille soldats. Le champs de bataille fut transformé en cimetière pour tous les Chinois tués ici et devint connu sous le nom du cimetière chinois de Stag-la ».

Je n'ai pas énuméré ces faits pour démontrer combien étaient merveilleux les Tibétains ou bien le sont peut-être encore, comme le font malencontreusement certains défenseurs du Tibet en occident. Je connais trop bien notre capacité, encore récemment, à regarder vers le passé et à faire preuve d'auto-défaitisme. Mais je pense que l'on peut dire honnêtement que nous n'avons jamais été cruels et inhumains. Il existe une tendance compréhensible parmi les jeunes tibétains (et même chez nos amis et partisans non tibétains) qui, après une forte désillusion face à la représentation officielle et idéalisée d'un ancien Tibet, sombrent parfois dans une vision protocolaire de l'histoire tibétaine telle qu'elle peut être détaillée par certains « experts » du Tibet sinophiles en occident. Il n'est pas besoin d'une expertise de haut niveau (comme pour établir l'existence des famines, des goulags et des exécutions de masse en Chine) pour identifier les nombreuses erreurs du Tibet par le passé : le conservatisme, l'inégalité, la corruption et la complaisance. Tout cela était visible, tout comme la saleté et les mendiants en face du Jokhang à Lhassa - ce qui est loin d'avoir changé dans le Tibet « socialiste moderne ». Ce qui doit être souligné, c'est que malgré le fait que notre histoire révèle un besoin irrémédiable de réforme dans notre Eglise et notre société, il ne s'agit pas d'un appel à nous sentir coupables ou honteux. Il est vrai qu'il existe d'autres choses dont nous pouvons être légitimement fiers. Dans la conduite des hostilités contre nos oppresseurs, nous avons probablement manqué d'hommes et de ressources, mais certainement pas de courage et jamais d'honneur ou d'humanité. S'il existe une cause pure dans ce monde pour laquelle se battre et mourir, il s'agit certainement de la lutte tibétaine pour l'indépendance.

Le Tibet, tombeau de la Chine

Alors que j'écris ces lignes, les bombes de l'OTAN continuent de tomber sur la Serbie et l'ambassade chinoise a été touchée par un missile croisière. Aussi discutable soit le bombardement en tant que stratégie pour vaincre ou du moins faire échouer des dictateurs criminels comme Slobodan Milosevic, il est indéniable que cela a permis d'éclairer la question du Kosovo et par extension de glisser sur le problème des Kurdes, des Palestiniens et même du Tibet (« Le Tibet : le Kosovo de la Chine ? », Newsweek, 19 avril 1999). Il semble aussi que cela ait rendu la perception officielle chinoise de l'éventualité de l'indépendance tibétaine moins expéditive et moins sanguinaire. Avant sa visite aux Etats-Unis et au Canada, le Premier ministre chinois Zhu Rongji fit une concession équivoque à ce sujet dans une interview accordée au Globe et au Mail (Toronto). Il dénonça sans détour l'intervention de l'OTAN et des Etats-Unis au Kosovo et déclara que « la question du Kosovo est un problème ethnique. De telles questions existent dans de nombreux pays. Au Canada, vous avez le Québec. La Royaume-Uni a l'Irlande du Nord. Et, pour la Chine, il s'agit du Tibet ».

Il est tout à fait possible que Zhu ait lu auparavant un article publié ce 2 janvier dans le Beijing Zhanlue Yu Guandli, écrit par Wang Lixiong. Wang prévoyait que le scénario le plus sombre après la mort de l'actuel Dalaï-Lama serait la domination de la société exilée par des éléments violents, « qui placerait le Tibet face au danger de devenir la Palestine ou même la Tchétchénie ».

L'article de Wang Lixiong, intitulé « Tibet : point faible de la Chine du XXIe siècle », est un travail très fouillé, surprenant par son absence de rancune et, autant que les Chinois peuvent l'être au sujet du Tibet, objectif sur l'impossibilité d'une résolution pacifique ou « mutuellement acceptable » de la question tibétaine. Wang concède que le Dalaï-Lama pourrait être sincère en acceptant l'autonomie, mais explique longuement le fossé infranchissable qui existe entre ses positions et celles de la Chine. Citant une interview du frère du Dalaï-Lama - « Danzeng Qujia » (Tenzin Choegyal) - réalisée par le journaliste français Pierre-Antoine Donnet et où Choegyal déclare que l'autonomie est uniquement une première étape pour obtenir l'indépendance, Wang estime que 90% des Tibétains en exil sont farouchement pour l'indépendance en dépit de la position déclarée du Dalaï-Lama.

Aussi bien le Dalaï-Lama peut-il être sincère, mais encore lui faut-il pouvoir contrôler les développements à venir, et de même pour ceux qui agiront après lui. Mais il n'en est rien. Ainsi lorsque l'on considère les perspectives d'avenir, nous devons envisager l'indépendance tibétaine comme une éventualité qui existera toujours, plutôt que d'affirmer d'une manière simpliste que, parce que le Dalaï-Lama ne recherche pas l'indépendance, cette option n'existe pas davantage à l'avenir. Dans l'évolution politique du monde, tout peut arriver.

Wang Lixiong admet de manière très surprenante que les Tibétains sont plus proches de l'Inde que de la Chine en matière culturelle et spirituelle et même d'un point de vue physique. Il décrit comment les Qing mandchous ou les officiels chinois du Kuomintang ont transité par l'Inde pour se rendre à Lhassa parce que cela était plus pratique. Wang voit un grand danger dans la proximité entre ces deux nations dans la mesure où, reconnaît-il, la capacité militaire indienne s'est nettement améliorée depuis 1962, avec des dépenses en matière de défense quasiment deux fois supérieures à celles de la Chine durant les années 80, et dépassant même celles-ci aujourd'hui, bien que la Chine ait elle-même nettement augmenté son propre budget. Wang cite des experts militaires étrangers pour qui « l'Inde possède aujourd'hui les meilleures troupes de montagne au monde, pouvant endurer les pires épreuves et possédant l'équipement le plus performant, et capables de résister avec succès à n'importe quelle attaque chinoise ».

Wang fait clairement entendre que la Chine ne peut compter sur la loyauté de ses cadres tibétains, qu'il considère selon ses propres mots comme des « croyants » (ou des croyants convertis). « Avec la croyance qui suppose de vénérer un dieu et le Dalaï-Lama qui est le dieu de la religion tibétaine mais aussi l'ennemi du régime chinois, les officiels croyants ont une double identité. Celle-ci, en leur ordonnant soit de vénérer d'abord leur dieu, soit de combattre d'abord l'ennemi, les confronte en permanence à problème délicat ». Une thèse récurrente chez Wang est que l'étreinte de la Chine sur le Tibet est non seulement très limitée, mais probablement infime.

« Bien sûr, dans la situation actuelle, ce sont uniquement les militaires stationnés au Tibet qui empêchent les séparatistes de déstabiliser la souveraineté chinoise. Le rôle de l'armée en matière de souveraineté est comme une corde qui permet de relier le Tibet à la Chine, mais ne peut maintenir nos chemins de vie ensemble sur le long terme. En temps de paix, la corde est ferme et incassable, mais une fois que des conjonctures inhabituelles se présentent, elle peut devenir faible et fragile. L'utilisation de la révolution chinoise de 1911 par le treizième Dalaï-Lama pour chasser les Chinois Han en est le meilleur exemple. La dynastie des Qing avait eu aussi une forte présence militaire au Tibet en relation avec les Tibétains. Et le treizième Dalaï-Lama était aussi en exil en Inde à ce moment-là, s'efforçant de rechercher le soutien des grandes puissances (Grande-Bretagne et Russie) à l'indépendance du Tibet. Le gouvernement des Qing avait lui aussi complètement laissé échapper le Dalaï-Lama, déclarant même lui avoir retiré son titre, et avait le plus large contrôle sur le Tibet au regard de l'histoire. Ainsi, alors que la situation semblait complètement maîtrisée sous les Qing, et au moment même où le treizième Dalaï-Lama semblait presque acculé au désespoir, la révolution chinoise de 1911 tomba du ciel comme une aubaine.

Un survol de l'histoire montre qu'à chaque fois que la souveraineté chinoise sur le Tibet a échappé à tout contrôle, la condition à cela n'était rien d'autre que l'instabilité en Chine. Aujourd'hui, les séparatistes tibétains doivent indéniablement attendre jour et nuit que ces conditions se représentent. Une fois que la société chinoise deviendra séditieuse et hors de contrôle, la nature politique des militaires chinois et la forte dépendance logistique de l'armée feront que nos troupes stationnées au Tibet perdront le moral et tout soutien logistique, ces deux inévitables facteurs les entraînant rapidement à l'écroulement (ou du moins donnera au combat une efficacité de plomb). A ce moment, plusieurs variables pourraient s'ajouter simultanément, dès lors que se passerait-il au Tibet ? Quelle attitude adopteraient le Dalaï-Lama et les Tibétains de l'exil ? Et l'Inde ? Les grandes puissances ? Avec uniquement quelques centaines de milliers de Chinois Han dans un Tibet instable et leur famille restées en Chine, qu'ils ont quittées sans autre racine et qu'ils rejoindraient au premier signe de trouble, notre souveraineté à cet instant perdrait tous ses appuis ».

Wang ne voit aucune solution viable au problème à l'exception d'un transfert massif de population chinoise au Tibet. Mais il est découragé parce ce qu'il considère comme une diminution du nombre de Chinois depuis le pic de 1980. Il pointe le fait que la visibilité de la présence chinoise se confine à sa concentration dans les principales villes comme Lhassa. Même ces résidents permanents semblent ne pas nourrir le projet de rester, en particulier la génération actuelle. « De nombreux jeunes chinois Han ont déjà quitté le Tibet de leur propre initiative et sont rentrés en Chine pour commencer une nouvelle vie, en prétextant l'absence de domiciliation dans leur région d'origine ».

Wang ne considère pas non plus l'apparente faiblesse des croyances traditionnelles parmi les jeunes tibétains comme avantageux pour la Chine. Il remarque que celles-ci sont remplacées par une foi moderne plus dangereuse : le nationalisme.

Un séjour à Lhassa laisse la forte impression que l'ancienne « cité sacrée » est en train d'être sécularisée. Mais tandis que le développement économique cherche à minimiser l'impact de la religion, l'espace libéré par celle-ci est investi par une autre « religion », celle de la société moderne et, comme je l'ai déjà dit, du nationalisme. L'affaiblissement de la religion est même probablement en train de devenir le catalyseur de la diffusion de ce nationalisme. Les faits démontrent que la jeunesse tibétaine urbaine, la plus sécularisée, représente la plus solide force centrifuge du sentiment nationaliste. Les jeunes ont été la principale force de la résistance et des révoltes de rue au Tibet ces dernières années. D'un autre côté, il importe peu de savoir comment la religion a été minée par le matérialisme dans les villes, car dans les vastes zones rurales et pastorales du Tibet, la vie dure des hauts plateaux maintient les Tibétains dans une relation inaltérable avec la religion.

Les Tibétains en exil, qui travaillent dans une atmosphère fragile de repli sur soi où la passivité, l'apitoiement et la mentalité victimaire sont la norme, trouvent difficile sinon impossible de voir que la Chine, ô combien puissante, est aujourd'hui confrontée à d'incroyables problèmes internes complexes et paralysants. La lecture de ce « spécialiste » chinois du Tibet pourrait avoir un effet curatif et démontrer que l'assertion « l'indépendance tibétaine est possible » n'est pas seulement le slogan de fanatiques ou de doux rêveurs. Wang est bien évidemment quelqu'un de farouchement opposé à la perspective de cette indépendance et son article est essentiellement une mise en garde adressée aux autorités chinoises de pas regarder la question tibétaine d'un air suffisant. Pourtant son analyse révèle sans équivoque que le contrôle de la Chine sur le Tibet ne peut pas être considéré comme acquis. Et que le risque existe, pour peu que l'instabilité s'installe en Chine, de voir le Tibet redevenir un pays indépendant.

J.N.