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UN CAS D'ESPÈCE POUR UNE RÉORIENTATION POLITIQUE
Le Tibet indien
Par Lhasang Tsering, mars 2000

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Lhasang Tsering
dossier : Diplomatie
autre langue : anglais
 

Durant mes années de voyage autour du monde pour parler du Tibet, j'ai pu constater que le plus souvent le public auquel je m'adressais était constitué de personnes déjà intéressées par notre cause et qui savaient déjà beaucoup de choses à ce sujet. Beaucoup en réalité étaient de vieux amis ou des experts du Tibet. J'avais ainsi l'impression de prêcher des convertis. Dès lors, répéter des faits basiques à propos du Tibet m'est apparu inutile et une perte de temps. Néanmoins, on ne peut s'empêcher de se demander combien, dans ces audiences privées ou bien parmi vos lecteurs, ont réellement conscience que jamais avant le 23 mars 1951 - quand le gouvernement tibétain vaincu fut contraint de signer un accord inique, le soi-disant « accord en 17 points » - le Tibet n'avait renoncé à l'indépendance. Et que par conséquent, l'affirmation selon laquelle « le Tibet aurait toujours fait partie de la Chine » ne repose sur aucune base historique, mais aussi :

Que la langue tibétaine, parlée ou écrite, n'a pas la moindre relation avec le chinois.

Que le Tibet a son propre drapeau et son propre hymne national.

Que s'il est exact que diverses dynasties chinoises ont interféré en quelques occasions dans les affaires tibétaines, il est également vrai que plusieurs rois et chefs tibétains ont envahi la Chine ou bien influé sur les affaires de celle-ci. Comme par exemple, en 763, lorsque l'armée tibétaine a occupé Chang'an, la capitale chinoise de l'époque, avant de déposer l'empereur pour installer à sa place le fils d'une autre branche de la famille royale.

Que la borne qui sépare traditionnellement le Tibet et la Chine fut démarquée par le traité de paix de 821, lorsqu'il fut décidé que les deux pays n'interféreraient jamais dans les affaires de l'autre. « Les Chinois vivraient heureux en Chine et les Tibétains vivraient heureux au Tibet ». Ces mots de paix furent gravés sur trois piliers de pierre - un pour chaque capitale, Lhassa et Chang'an, et le troisième à la frontière, au lieu-dit de Gugu Meru. Le troisième pilier n'a pas été retrouvé. Mais les textes des deux autres ont été comparés par des experts indépendants occidentaux et tibétains, ils étaient identiques.

Que bien longtemps avant que les Mongols n'établissent la dynastie Yuan en Chine, en 1279, les Tibétains avaient établi avec eux une relation de tribut en 1207, écartant ainsi l'invasion militaire de Gengis Khan. Les relations des Mongols avec le Tibet n'ont pas seulement précédé leur conquête de la Chine : il s'agissait d'une relation entièrement distincte. Les Mongols n'ont jamais considéré le Tibet comme une province chinoise. Ainsi la revendication de la Chine comme quoi « le Tibet en fait partie depuis la domination mongole » n'a aucun fondement.

Que le Tibet était reconnu comme un Etat indépendant lors de la Seconde guerre mondiale, notamment par la Chine, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Cela est prouvé par l'envoi d'une délégation américaine à Lhassa, en 1943, pour requérir du gouvernement tibétain l'autorisation de faire transiter par le Tibet une aide militaire à la Chine dans la guerre avec le Japon. Inutile de dire que cela n'aurait pas été nécessaire si, comme l'affirme aujourd'hui la Chine, le Tibet avait été une province chinoise. En tant que pays indépendant voué aux principes de paix, le Tibet a autorisé les Alliés à apporter à la Chine une assistance humanitaire, mais aucun missile de guerre. Rétrospectivement, on peut se demander si le Tibet n'a pas été sanctionné aujourd'hui pour son engagement pacifiste et sa neutralité durant cette époque.

D'autres preuves pourraient être avancées pour démontrer que le Tibet était indépendant avant l'invasion chinoise de 1949. Toutefois, celles que je viens d'énumérer devraient être suffisantes pour quiconque est capable d'entendre raison. Mais commençons par le commencement.

Réorientation préalable de notre politique

J'ai sous-titré cet article « un cas d'espèce pour une réorientation politique » et non « le cas d'espèce ». J'ai choisi cette construction maladroite pour une raison précise. Généralement, lorsque l'on parle de la nécessité d'une révision politique sur la question du Tibet, on comprend qu'il s'agit par exemple de la politique indienne ou, dans d'autres contextes, de celle des Nations unies, des Etats-Unis, etc. Je suis de ceux qui pensent qu'avant toute chose, c'est aux Tibétains, et particulièrement au gouvernement tibétain en exil, qu'il revient de réviser la soi-disant politique de la « voie du milieu ». C'est cette politique qui doit être changée, de manière urgente, avant que nous en appelions aux autres pays de revoir leur propre politique sur le Tibet.

Durant les vingt dernières années, nous avons créé la confusion dans notre communauté mais aussi chez nos amis en parlant d'abord « d'établir une autonomie », puis de rechercher une « association avec la Chine », et enfin de travailler à « une véritable autonomie au sein de la Chine ». Bien sûr, personne ne nous a encore dit qui allait définir chacun de ces termes : « association », « autonomie » ou « véritable ». Vues les circonstances, on peut avancer sans se tromper qu'il s'agira des Chinois, dès lors qu'ils ont déjà toutes les cartes en main. Dans tous les cas, il n'y a aucune raison de croire qu'ils aient le quelconque besoin de discuter de la définition de ces termes.

Lorsque nous parlons d'autonomie, nous devons considérer que, pour les Chinois, les Tibétains sont déjà censés en bénéficier. La moitié tronquée du Tibet - la soi-disant « région autonome », connue dans le reste du monde comme étant le « Tibet » - et quelques autres zones du territoire tibétain, ont été labellisées « autonomes » par les Chinois. Ainsi ces derniers peuvent se demander à juste titre sur quoi porterait la proposition de l'« autonomie », dès l'instant où ils estiment que les Tibétains la possèdent déjà. Il est vrai que la prétendue autonomie dont les Tibétains sont supposés jouir sous autorité chinoise est purement nominale. Mais quelle raison avons-nous de croire que la « véritable autonomie », à l'avenir, s'il devait y en avoir une, serait différente ?

Sur cette question de l'autonomie, un autre facteur important à garder à l'esprit est que les Tibétains de l'intérieur en ont assez de vivre celle-ci selon les caractéristiques chinoises. Et qu'ils ne le supporteront pas davantage. Jamais. C'est pourquoi je persiste à penser que le seul espoir pour le peuple tibétain et la survie de notre nation, de notre culture et de notre religion réside dans la restauration de notre indépendance. Mes raisons sont simples et sans détours.

Réhabiliter l'objectif de l'indépendance

En premier lieu, je maintiens que les quelques Tibétains en exil n'ont pas le mandat de changer notre objectif. Lorsque nous avons quitté le Tibet, nous l'avons fait dans le seul but de poursuivre notre combat pour l'indépendance. Nous n'avons aussi pas le droit de condamner cette option pour les générations futures.

Deuxièmement, je pense que les raisons stratégiques, politiques et économiques qui ont poussé les Chinois à envahir le Tibet demeurent trop importantes pour qu'ils acceptent un jour de leur plein gré de relâcher leur emprise sur notre pays. Personne ne les persuadera jamais de quitter le Tibet et de le laisser aux Tibétains de quelque manière que ce soit.

C'est certainement très bien pour nous d'appeler à des négociations, et je pense d'ailleurs que les différentes propositions faites par Sa Sainteté le Dalaï-Lama - en particulier le Plan de paix en cinq points - sont bien intentionnées. Le problème est que la dictature communiste chinoise ne répondra jamais favorablement à aucune d'entre elles. Pour elle, le compromis est un signe de faiblesse et elle continuera d'exiger toujours plus de concessions.

De plus, pour l'instant, la Chine n'a aucun besoin de négocier avec le gouvernement tibétain en exil. Durant toutes ces années, personne ne s'est jamais posé cette simple question : pourquoi les Chinois devraient-ils nous parler ? Le Tibet est entièrement sous leur contrôle et aucun gouvernement au monde n'est capable de le contester. Nous ne sommes pas une menace pour eux. Pourquoi les Chinois devraient-ils nous céder ne serait-ce qu'une parcelle de leur contrôle absolu sur le Tibet ?

Mais même si l'impossible arrivait et que pour une opportunité provisoire les Chinois décidaient de passer des accords avec nous, quelles raisons aurions-nous de croire qu'ils en respecteraient les termes ? Pas la moindre. Notre amère et sanglante expérience devrait nous rappeler que la Chine ne se sentira jamais liée par aucun accord, dès l'instant où le but qu'elle recherche par ce biais a été atteint. C'est exactement ce qu'elle fit avec le soi-disant accord en 17 points.

La réalité est que la Chine cherche à gagner du temps et que nous faisons son jeu. Par conséquent, avant que nous appelions l'Inde à réviser sa politique et le monde entier à nous aider, il est absolument nécessaire que nous sachions ce que nous voulons exactement.

Ayant dit cela, je dois ajouter que si je me trompais en peignant un tableau aussi sombre de notre situation, personne ne serait plus heureux que moi. Sur ces questions, il m'arrive moi aussi, dans des moments de faiblesse, d'espérer que les Chinois reconnaissent un jour les atrocités qu'ils ont commises au Tibet. Mais qu'en premier lieu, ils n'ont aucun droit d'y être et les Tibétains ne veulent pas d'eux, alors qu'ils s'excusent et s'en aillent.

Mais la dure réalité de notre tragique passé et la brutale détérioration de la situation au Tibet me rappellent que les Chinois ne sont pas sur le point de partir. Que nous ne sommes pas confrontés à un problème comportant de multiples solutions. Mais qu'il s'agit bel et bien d'une lutte pour notre survie qui ne laisse pas de choix. Cette terrible réalité, les Tibétains et leur gouvernement en exil doivent l'accepter : les Chinois ne nous laissent aucun choix ! Il ne s'agit pas de rechercher la bonne proposition avec la bonne formulation. La Chine n'a pas besoin des Tibétains. Elle a seulement besoin du Tibet.

La politique de l'Inde

En ce qui concerne la politique indienne au sujet du Tibet, je souhaite démontrer qu'aujourd'hui l'Inde a plus d'intérêt dans un futur Tibet libre que les Tibétains eux-mêmes. Et par conséquent, l'Inde devrait réviser sa politique sans même se soucier de ce que les Tibétains décident de faire. J'espère ne pas paraître ingrat ni même machiavélique ou provocateur en disant cela. Mes raisons sont simples et sincères.

D'abord, le Tibet ne sera jamais libre tant que la liberté ne sera pas notre objectif prioritaire. Même si, dans le cas contraire, nous souhaitions que le Tibet soit libre et que nous le voulions et le désirions ardemment, aujourd'hui, nous sommes confrontés au danger imminent de la disparition des Tibétains en tant que peuple et culture distincts.

Après la mort, il n'y a aucune souffrance et certainement aucun besoin de liberté ou de pays - particulièrement pour des gens qui nourrissent les vautours avec leurs défunts. Quelle est l'utilité de la protection de l'environnement ou des droits de l'homme pour la mort ?

D'autre part, l'Inde ne peut pas disparaître et ne disparaîtra pas en tant que nation. Toutefois, avec la mort du Tibet, elle se retrouvera avec une blessure s'étirant du Ladakh, à l'Ouest, à l'Arunachal, à l'Est. Une blessure tout le long de la barrière himalayenne - 2500 Km - pour laquelle il n'y aura pas de guérison. Je n'ai pas besoin d'élaborer les implications à long terme d'une telle entaille qui dévorera l'Inde comme un cancer mortel. Après tout, l'Inde en a déjà eu un avant-goût durant les quarante dernières années. La nécessité de défendre les longues et difficiles frontières avec le Tibet est un lourd fardeau pour l'économie indienne et un obstacle au développement socio-économique du pays.

Pour cela et pour d'autres raisons, je ne parviens pas à comprendre la politique tibétaine de l'Inde. S'il était dans son intérêt d'accepter et de concéder que le « Tibet est une région autonome de la Chine » (ce qui a été sa position depuis l'époque de Gandhi), pour le peuple tibétain, ce ne serait pas moins douloureux, mais cela aurait au moins le mérite d'être clair. Après tout, la politique étrangère n'est pas vraiment l'« art du possible » : elle se fonde sur l'intérêt national ou du moins la perception qu'elle en a. Que ces perceptions soient mal dirigées ou erronées est encore une autre question.

Le chemin devant nous

Deux solutions se présentent à nous. La première : que le peuple tibétain fasse connaître une décision claire en ce qui concerne l'objectif de notre lutte. La seconde : que le peuple indien affirme lui aussi clairement quels sont ses intérêts à long terme au sujet du Tibet.

Si l'Inde considère qu'il est dans son intérêt de voir un Tibet libre, alors l'étape suivante est que nous décidions ensemble ce qu'il convient de faire pour défendre nos intérêts mutuels. Ceci pour dire que les Tibétains devraient arrêter de demander passivement de l'aide. Et, dans le même temps, l'Inde devrait arrêter de simplement s'apitoyer sur le peuple tibétain et commencer un partenariat actif avec lui. Ce faisant, il faut comprendre clairement qu'il y aura, à court terme et de part et d'autre, un prix élevé à payer ainsi que d'énormes sacrifices. Mais quelles que soient les difficultés, nous ne devons pas perdre de vue deux choses essentielles : les récompenses à long terme seront durables et équivalentes aux sacrifices consentis et, plus important encore, la lutte pour l'indépendance ne doit jamais être abandonnée car, au final, c'est une question de vrai et de faux. Si la victoire est importante, elle n'en est pas moins secondaire par rapport au combat que nous menons pour restaurer la vérité, la justice et la liberté.

D'autre part, si, à la suite d'un véritable débat national, l'Inde décidait qu'il est dans son intérêt à long terme d'avoir pour voisin immédiat la Chine, et non pas le Tibet, alors qu'il en soit ainsi. En ce qui me concerne, je retournerai au pays. Car lorsque j'étais enfant, je me suis fait une promesse. Si en dédiant ma vie entière au combat, je ne parviens pas à libérer mon pays des griffes chinoises, alors au moins j'y mourrai. Bien sûr, je n'oublierai jamais ma gratitude envers l'Inde. Les Tibétains lui sont redevables pour deux raisons : hier pour nous avoir transmis l'enseignement du Bouddha ; aujourd'hui pour nous avoir offert le refuge.

Le degré d'ignorance et d'incompréhension en Inde au sujet du Tibet fut évident lors de l'évasion du 17e Karmapa. Ce fut douloureux pour nous de lire dans certains journaux de la presse indienne des lettres et des articles suggérant que les réfugiés tibétains représentaient une lourde responsabilité et une menace pour la sécurité de l'Inde. Cela semblait vouloir dire que la présence du 17e Karmapa était un obstacle dans les relations avec la Chine.

L'importance stratégique à long terme du Tibet pour l'Inde devrait apparaître clairement, même à ceux qui souhaiteraient tout sacrifier sur l'autel de l'amitié avec la Chine. La présence de Sa Sainteté le Dalaï-Lama et du gouvernement tibétain en exil, et par extension le reste de la communauté des réfugiés, représentent une carte importante pour l'Inde dans ses négociations avec Pékin. La même chose est valable avec la figure éminente du 17e Karmapa. Même au niveau des réfugiés tibétains, il n'est pas connu - et par conséquent pas apprécié à sa juste valeur - que notre sang a coulé aux côtés des braves fils de l'Inde à chacune des guerres que celle-ci a menées depuis qu'elle nous a accueillis. Ceux d'entre nous qui ont combattu à ces occasions sont de véritables héros inconnus. Pourtant ils continuent de se battre et de mourir pour l'Inde, convaincus qu'il est autant dans l'intérêt de leur cher Tibet que de celui de l'Inde de continuer à servir dans les forces armées. Ces femmes et ces hommes courageux, comme leur famille et leurs proches et le reste de la communauté des réfugiés, estiment que défendre la sécurité de l'Inde est la moindre des choses pour exprimer leur gratitude.

Le Tibet indien

Pour finir, quelques mots à propos du sujet de cet article. Jusqu'à présent, je me suis contenté de commenter le sous-titre qui traite de réorientation politique, sans dire un mot sur ce j'entendais par « Tibet indien ». Il existe un magazine de propagande chinoise intitulé « Tibet chinois ». Ceci montre combien la Chine se sent si peu sûre d'elle, pas uniquement concernant sa présence au Tibet, mais plus fondamentalement concernant ses revendications à ce sujet. Cinquante ans après l'invasion et quarante ans après le départ du Dalaï-Lama et du gouvernement tibétain, malgré la présence d'un demi-million de soldats et sans qu'aucun gouvernement étranger ne remette en question l'occupation coloniale et militaire chinoise, il est très instructif de voir que la Chine ressente le besoin d'appeler le Tibet « Tibet chinois ». Il ne fait aucun doute que, tout en cherchant à se rassurer eux-mêmes, les Chinois essayent de convaincre le monde que le Tibet appartient à la Chine. Ce qui, à mon sens, produit précisément l'effet inverse.

Quoi qu'il en soit, je me suis souvent demandé pourquoi l'Inde ne formulait pas ses propres prétentions sur le Tibet. Entre la Chine, qui cherche à exterminer le peuple tibétain et à détruire sa culture et sa religion, et l'Inde, qui aide à les préserver de cette disparition après leur avoir apporter historiquement l'enseignement du Bouddha, il ne fait aucun doute : c'est l'Inde qui aurait les meilleures prétentions. C'est comme l'histoire du jeune prince Siddartha (le Bouddha) qui sauva le cygne que son cousin le prince Devadatta avait abattu. Ce dernier fondait sa prétention sur le signe par le fait de l'avoir tiré. Et le prince Siddartha faisait valoir le fait de lui avoir sauvé la vie. Le roi attribua avec justesse le cygne à Siddartha. Dans le monde d'aujourd'hui, dominé par la « realpolitik » et par des dirigeants sans force de caractère, nous pourrions difficilement espérer un tel verdict décisif. Et pourtant, même au titre d'un simple exercice diplomatique, pourquoi l'Inde ne pourrait-elle pas intervenir auprès des Nations unies ou de toute autre autorité compétente pour faire valoir elle aussi ses prétentions sur le Tibet ? En premier lieu, l'Inde a transmis le bouddhisme au Tibet, le principe même de la vie et de la culture tibétaines. Et aujourd'hui, elle lui apporte une aide cruciale et contribue à la préservation de sa culture et de sa religion. Comme je l'ai déjà dit, si le Tibet doit appartenir à l'un de ses gigantesques voisins, alors de toute évidence ce doit être à l'Inde qui a aidé à le sauver, et non à la Chine qui cherche à le détruire.

52e Etat US*

Et même si, du côté tibétain, nous devions décider que l'indépendance ne peut être atteinte (ce qui est la position actuelle du gouvernement tibétain en exil, à laquelle je suis totalement opposé) et que la seule option pour nous est de convenir d'une sorte d'autonomie, qu'elle soit fictive ou réelle, alors pourquoi ne déciderions-nous pas de faire partie de l'Inde ? Le Tibet se porterait certainement mieux sous autorité indienne que chinoise.

Tous ceux qui refusent de prendre des décisions, particulièrement celles qui seraient alors sans précédent, s'empresseront de dire que la situation est trop compliquée, que cela ne pourrait pas être acceptable pour l'Inde, ni même pour la majorité de notre peuple resté au Tibet, etc. Mais nous avons encore d'autres options. Nous pourrions demander de rejoindre les Etats-Unis et déclarer le Tibet comme étant par exemple le 52e   Etat américain. Et je ne vois pas quelles objections pourraient être faites contre cette proposition. Car ce n'est pas un grand secret que la plupart des Tibétains en exil, des plus anciens dignitaires du gouvernement aux plus modestes et plus désoeuvrés, des plus hauts lamas aux simples novices, déclarent vouloir émigrer aux Etats-Unis par tous les moyens.

Si cela n'aboutit à rien, déclarer que le Tibet fait partie des Etats-Unis donnera au moins au président américain et au département d'Etat une migraine carabinée bien méritée. Mais cela peut devenir bien plus qu'une migraine. Il s'agirait d'un bon moyen pour forcer l'Amérique et la Chine à ne plus ignorer le problème tibétain dans leurs relations bilatérales. Ainsi, appeler les Etats-Unis et les Tibétains des « séparatistes » - l'épithète chinois favori pour désigner le Dalaï-Lama et le président américain - aurait finalement une véritable substance.

Briser le silence

Mais autant que je suis concerné, la lutte pour l'indépendance doit continuer. A chaque fois que la question de notre objectif - ou de son absence - revient, on me dit encore et toujours que tous les Tibétains veulent l'indépendance. Alors, dans ce cas, pourquoi ne s'agit-il pas de notre objectif ? Je ne suis pas sûr que « tous » les Tibétains veulent l'indépendance. Mais je sais que cela est vrai pour la majorité d'entre eux - en particulier ceux qui, au Tibet, continuent de souffrir et de mourir en luttant contre l'occupation chinoise. Mais aussi longtemps que nous resterons silencieux, et aussi grande soit cette majorité, nous ne nous ferons jamais entendre.

Par conséquent, j'appelle chaque Tibétain qui croit en l'indépendance et qui vit en exil à faire connaître son sentiment auprès de notre gouvernement et du plus large public. J'appelle aussi le gouvernement tibétain à respecter la mémoire de tous nos patriotes qui sont tombés en se battant pour l'indépendance du Tibet, et à entendre les sentiments exprimés par la vaste majorité des nôtres, au Tibet, qui continuent de prendre des risques en protestant contre l'occupation chinoise. Le gouvernement tibétain en exil a lui-même établi que plus d'un million deux cent mille Tibétains - ce qui représente vingt pour cent de notre population globale - étaient morts à la suite de l'invasion et de l'occupation de notre pays. Combien de temps encore notre gouvernement continuera-t-il de prétendre qu'il ne sait pas ce que veut notre peuple ? Existe-il un vote plus clair que celui qui consiste à sacrifier sa propre vie ? Ou notre gouvernement a-t-il la preuve que ces gens sont morts pour que le Tibet fasse partie de la Chine ?

Des amis et des sympathisants du Tibet m'ont souvent dit qu'ils étaient d'accord avec mes analyses comme quoi la Chine cherchait à gagner du temps, que nous ne devions rien attendre d'elle, et qu'ils pensaient eux-mêmes que la seule solution pour les Tibétains était de poursuivre la lutte pour l'indépendance. Je ne sais pas combien parmi eux disent cela par conviction ou bien pour ne pas heurter ma sensibilité. C'est pourquoi j'en appelle à tous nos amis qui croient en l'indépendance de bien vouloir, s'il vous plait, faire connaître vos raisons et vos convictions au gouvernement tibétain en exil. Car il se peut que les opinions de nos amis aient plus de poids auprès de notre gouvernement que le souhait des Tibétains eux-mêmes ou que le sacrifice de leurs vies.

L.T.

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*Je mentionne le 52e Etat américain, et non le 51e, pour illustrer un autre problème qui affecte notre lutte, l'indécision, qui fera que d'autres se positionneront sur ce cas d'école avant même que nous y parvenions.