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FINALITÉ DES GRÈVES DE LA FAIM
Le droit à la résistance active
Entretien avec Lhasang Tsering, septembre 1998

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Lhasang Tsering
dossier : Non-violence
 

Q : Comment jugez-vous la grève de la faim initiée par le Tibetan Youth Congress (TYC) en mars 1998 ?


L.T : Cette grève a été très importante pour la simple raison qu'elle s'est inscrite dans l'idée qu'il fallait agir. Le TYC a fait cette grève afin que le monde prenne conscience de la situation réelle au Tibet aujourd'hui : il l'a fait pour que le monde n'oublie pas la cause tibétaine et qu'il continue de la soutenir. De plus, c'était une action non-violente. Pour la première fois - car ce n'est pas la seule ni la première grève de la faim que la communauté tibétaine ait impulsée - le Dalaï-Lama n'est pas venu l'interrompre.

En 1974, il y a eu une grève de la faim lorsque le gouvernement bhoutanais a voulu renvoyer les réfugiés tibétains en Chine. A cette époque, j'étais l'un des grévistes et le gouvernement, par l'intermédiaire du Dalaï-Lama, a demandé qu'elle soit interrompue. En 1977, il y eut une autre grève de la faim. Le motif était de rappeler aux Nations unies les trois résolutions votées en 1959, 1961 et 1965. Cette fois-là, le Dalaï-Lama a envoyé l'un de ses ministres pour demander aux grévistes d'arrêter. En 1988, lorsque j'étais président du TYC, nous avons de nouveau organisé une grève de la faim. Cette fois-ci, Sa Sainteté ne nous a pas informé directement mais a envoyé une lettre personnelle à chaque participant pour leur demander d'arrêter. Car la grève de la faim était pour lui un acte de violence contre soi. Bien sûr, les grévistes ont obéi.

Ce qui a été très important cette année, c'est que pour la première fois une grève de la faim est allée jusqu'au bout et a duré près de 50 jours. La demande des grévistes et du TYC n'était pas irrecevable : ils voulaient seulement que les Nations unies puissent appliquer les recommandations du rapport de décembre 1997 de la Commission Internationale des Juristes, intitulé « Tibet, droits de l'homme et primauté du droit ». Ces recommandations n'étaient pas utopiques, mais je pense qu'une seule grève ne pouvait pas répondre aux demandes des grévistes et du TYC. Car ce qu'ils demandaient, par l'instruction du rapport, c'était l'indépendance.

Je pense que l'indépendance n'est pas irréalisable, mais on ne peut la viser uniquement par le biais de la grève de la faim. Il doit y avoir d'autres actions communes. Les grévistes ont été très courageux. Le TYC a fait un travail remarquable dans la coordination et dans le soutien à leur égard. La communauté tibétaine tout entière s'est mobilisée pour soutenir ces personnes.

Ce qui a été un grand pas en avant, je le répète, c'est que cette grève de la faim n'a pas été interrompue au bout de quelques jours. La force d'une grève de la faim s'inscrit dans la durée car, de cette manière, l'attention du public à travers le monde s'en trouve grandie. Cette grève a été suspendue, mais d'autres suivront. Car c'est un moyen pacifique dont nous disposons qui nous permet de crier au monde les conditions de vie de six millions de Tibétains qui souffrent depuis 50 ans de l'occupation chinoise et de la destruction de la civilisation tibétaine.


Q : Pensez-vous que l'immolation de Thupten Ngodup en avril 1998, à Delhi, a changé quelque chose au sein de la communauté tibétaine ?


L.T : C'est la première fois qu'un Tibétain en exil donne sa vie pour la cause tibétaine. Nous ne devons pas oublier qu'il y a eu beaucoup de Tibétains qui sont retournés au Tibet et qui ont perdu la vie. Cette grève de la faim qui s'est terminée par l'immolation de Thupten Ngodup a montré au monde la tragédie du notre peuple mais elle a en même temps fait prendre conscience aux Tibétains en exil quelles étaient leurs responsabilités et ce qui pouvait être fait. La non-violence ne veut pas dire non-action. Le sacrifice de cet homme a été un grand pas en avant pour la cause. Il a montré le moment d'agir et que rester sans rien faire en espérant que la Chine nous rende un Tibet libre était une utopie d'intellectuels occidentaux.


Q : Comment voyez-vous l'évolution du combat non-violent que le Dalaï-Lama prône depuis 40 ans ?


L.T : Une chose importante doit être comprise dans la lutte pour l'indépendance du Tibet. Depuis le début, le Dalaï-Lama suit la voie de la non-violence. A cause de cela, il y a encore beaucoup d'occidentaux qui pensent que la résistance tibétaine a toujours été non-violente. Je ne dis pas que cela est bien ou mal mais, historiquement, ce n'est pas vrai. La résistance tibétaine s'est mise en place dès le moment où les Chinois ont envahi le Tibet par le Nord, par l'Amdo, en 1949. Cette résistance active et violente s'est durcie au fur et à mesure de l'avancée militaire chinoise. Officiellement, l'armée et la population tibétaines ont combattu et je pense que c'est tout-à-fait normal, de la part de n'importe quel individu, de se défendre afin de préserver sa vie, celle de ses amis, de sa famille et de ses proches.

Quant à la politique de non-violence du Dalaï-Lama, je pense que ce n'est pas une politique. C'est une question de foi et de croyance. Je continue à penser et à dire que les Tibétains ne doivent pas se retirer le droit à la résistance active. Pour ce qui est de la réalité sur la scène internationale, je ne crois pas que nous accèderons un jour à l'indépendance seulement par des lettres de mécontentement et d'indignation.


Q : Le Dalaï-Lama est le chef spirituel et politique des Tibétains. Comment jugez-vous son travail politique sur la scène internationale ?


L.T : Sur le plan international, le Dalaï-Lama jouit d'un respect populaire réellement considérable. Cela est certainement dû a ses constants discours sur la paix et la non-violence ainsi qu'à son envergure spirituelle. Il représente aussi, pour les Tibétains de l'intérieur, la lutte pacifique et l'espoir d'un retour à la liberté. Il symbolise également le combat. Là où se trouve le Dalaï-Lama, se trouve le gouvernement du Tibet. En unifiant les Tibétains et en leur donnant espoir, il représente à travers le monde la résistance tibétaine face à l'oppression chinoise sous la vision de la non-violence. Il a joué et continue de jouer un rôle principal. Cependant, je pense que politiquement il n'a pas réussi à créer une administration à la hauteur. Aujourd'hui, à cause de la dimension et de la force spirituelles du Dalaï-Lama, la lutte tibétaine se mord la queue. Nous entendons parler de la « voie du milieu », mais nous n'avons pas un but clair comme l'était l'indépendance.

Quand on parle de la non-violence, en anglais ou en français, cela est très compréhensible. Mais l'équivalent tibétain pour le mot « non-violence » est un terme spirituel qui ne veut pas dire seulement « non-violence » : c'est la traduction du mot sanskrit « ahimsa » qui veut dire « ne pas faire de mal ». En vérité, il s'agit d'un mode de vie qui suppose une méthode d'apprentissage et de mise en pratique dans l'optique de ne pas faire de mal à qui que ce soit, y compris aux insectes. « Ne pas faire de mal » n'est pas seulement un mode de comportement qui n'aurait que des implications physiques. C'est une voie qui englobe le corps, la parole et l'esprit. C'est un niveau de pratique destiné aux saints pratiquants et que seuls Sa Sainteté et très peu d'autres êtres peuvent atteindre. Mais on ne peut pas demander au peuple tibétain de s'adonner à ces pratiques spirituelles car, dans cette hypothèse, si nous arrivions à un tel degré de spiritualité, nous n'aurions plus besoin de pays. Les saints d'ailleurs n'ont plus besoin de pays auquel se rattacher.

Je pense que le dilemme posé est de choisir entre l'action et la non-action. Nous, Tibétains, qui dépendons entièrement du Dalaï-Lama, nous n'arrivons toujours pas à penser par nous-mêmes et nous nous en remettons au Dalaï-Lama, lui laissant le libre choix pour nous et nous ne pouvons agir sans ses conseils. Nous l'avons réduit à être notre seul guide sans chercher à voir à quoi ressembler le chemin devant nous. Mentalement, nous sommes dépendants de lui. Nous avons beaucoup de mal à agir et à penser sans lui. Ceci est notre problème et non le problème du Dalaï-Lama. Il n'y a rien qui aille mal avec le Dalaï-Lama. C'est au sein de la société tibétaine qu'il faut modifier l'état d'esprit. C'est notre propre intérêt de penser par nous-mêmes. Malheureusement, le Dalaï-Lama n'est pas éternel.


Propos recueillis par Loïc Vecchio