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LE DEVOIR D'OPINION ET D'EXPRESSION
Multipartisme et choix politiques
Entretien avec Lhasang Tsering, septembre 1998

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Lhasang Tsering
dossier : Démocratie
 

Q : Quelles perceptions de la démocratie ont les Tibétains de l'exil ?


L.T : Aujourd'hui, la démocratie est un concept qui revient souvent au sein de notre communauté. Les intentions sont certes excellentes, mais si vous demandez aux Tibétains ce qu'ils pensent de la démocratie, ils vous répondront que c'est une bonne chose puisque Sa Sainteté pense ainsi. Si vous leur demandez alors ce que la démocratie signifie vraiment pour eux, très peu sauront parler clairement. La démocratie n'est pas une question de majorité. Lors d'un vote, le fonctionnement démocratique constitue la base d'une constitution juste et équitable pour tous ceux qui partagent les principes fondamentaux de ce type de société. Ainsi n'importe quel homme adulte doué d'intelligence est censé savoir ce qu'il veut, et peut et doit l'exprimer. Ceci est la base et le fondement d'une démocratie.


Q : Aujourd'hui, en exil, existe-il des partis politiques, certains groupes semblant en faire office ?


L.T : Nous parlons depuis plusieurs années de démocratie au sein de la communauté, mais nous n'avons jamais eu plusieurs partis politiques. Ces différents groupes associatifs, ou politiques, soutiennent l'idée que doit se développer une véritable vie démocratique. Mais aujourd'hui, nous n'avons qu'un seul « parti ». De plus, les élections au sein de la communauté tibétaine ne sont pas démocratiques. Car, le plus souvent, elles sont basées sur des décisions unilatérales prises par les dirigeants actuels et par les représentants des cinq grandes lignées religieuses traditionnelles. Cet unique parti politique s'appelle le « Parti national démocratique du Tibet ». Mais la logique voudrait qu'il y en ait d'autres. Nous nous battons depuis 40 ans pour que soit rendue au Tibet la liberté et pour nous retrouver enfin ensemble dans un pays libre. Nous avons besoin de la démocratie et de partis politiques démocratiques afin de ne pas avoir à subir une seconde oppression.

Lorsque nous retournerons dans notre pays, la seule réponse à ce problème sera la mise en place irrévocable d'un solide système démocratique. Nous devons constamment mener ce combat car, non seulement nous voulons l'indépendance du Tibet, mais nous voulons aussi installer des bases démocratiques. Pour aujourd'hui, mais surtout pour demain à l'intérieur d'un Tibet redevenu libre. Le gouvernement actuel ne doit pas se contenter de créer son propre parti. Ce serait une erreur. Les futurs partis doivent et devront émerger du peuple et être inspirés par des Tibétains qui ont acquis cette culture en exil.


Q : En quoi a consisté le référendum de juin 1997 ?


L.T : Ce référendum pose un problème qui existe au sein de la communauté depuis déjà plusieurs années. La première fois que le Dalaï-Lama s'est exprimé à ce sujet, c'était le 10 mars 1994 : « Depuis 25 ans que nous essayons de résoudre le problème avec les Chinois, rien de positif n'en est ressorti. Je ne peux continuer à garder comme seule et unique perspective la voie du milieu. Ma conscience me dit que je dois demander à la communauté tibétaine ce qu'elle pense de la marche à suivre ».

C'était une idée, mais rien de très officiel n'était en cours. L'année suivante, le 10 mars 1995, le Dalaï-Lama réitérait son discours. Mais cette fois-ci, il était très clair qu'un référendum au sein de la communauté tibétaine allait avoir lieu pour déterminer la manière selon laquelle la lutte pour la liberté du Tibet serait poursuivie.

Il a fallu plusieurs années pour que l'idée de ce référendum soit acceptée par les politiciens du Kashag et du Parlement. Car il s'agissait d'abord de s'entendre sur les termes du choix de ce référendum : quelles devraient être les propositions du choix permettant de fixer les nouvelles directions politiques à prendre pour notre peuple ?

En fin de compte, le gouvernement a mis en avant quatre propositions : la voie du milieu - recherche de bénéfices mutuels pour les Tibétains comme pour les Chinois ; l'indépendance - aucun compromis avec la Chine ; l'autodétermination - on vise à ce que les Tibétains soient libres mais le pays reste sous domination chinoise ; la voie du Satyagraha - insistance dans la détermination pour faire triompher la vérité.

Voulez-vous prendre le bus ? Voulez-vous aller à Paris ou voulez-vous partir ? Tous ces choix sont étrangers les uns par rapport aux autres, car ils ne répondent pas du tout au même souhait. Si l'on vous demande où vous voulez passer vos vacances : à Paris, à Rome ou à New York ? Là il y a possibilité d'une réponse logique. Le référendum propose quatre choix différents qui tous les quatre ne répondent pas à la même logique. Une destination est évidemment une option bien distincte d'un moyen de transport, qui est lui-même distinct d'un endroit où dormir.

En fin de compte, lorsque le gouvernement a décidé du référendum et que celui-ci a été mis en place, le résultat a été impressionnant : 65% des Tibétains n'ont pas voté pour une des propositions citées, mais ont laissé au Dalaï-Lama le soin de choisir au motif que lui, plus que quiconque, savait ce qui était bon pour son peuple.

Ma position sur ce référendum est qu'il ne peut pas être reconnu comme valable. Par exemple, prenons l'hypothèse que nous soyons dans un processus où nous devons élire des candidats. Tous de partis différents et d'idéologies différentes, chacun a un projet politique qui a été longuement réfléchi et préparé. Tout ceci prend du temps. Le jour du vote arrive et on dépouille le scrutin. Le soir même, on apprend que la personne élue ne fait pas partie des candidats en lice régulièrement inscrits. Les Tibétains se sont déchargés de leur responsabilité politique en estimant que le Dalaï-Lama était seul capable de résoudre le problème et que c'était finalement à l'assemblée qu'il appartiendrait de décider des choix à venir.

De jeunes Tibétains sont alors allés voir des représentants du gouvernement pour demander quels étaient en détail les résultats parmi les 35% de Tibétains ayant exprimé un vote en faveur de l'une des quatre propositions soumises. Le gouvernement n'a pas voulu répondre à cette requête pourtant légitime et aujourd'hui, un an après, nous sommes toujours laissés dans l'ignorance. C'est le 10 mai que le Dalaï-Lama a publiquement déclaré que l'objectif officiel était la voie du milieu et que les moyens pour atteindre ce but devaient être non-violents.


Propos recueillis par Loïc Vecchio