ARTICLES
 
À L'ÉPREUVE DU CHOIX POLITIQUE
Le renouveau tibétain
Entretien avec Lhasang Tsering, août 2001

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Lhasang Tsering
dossier : Démocratie
 

Q : Quel est votre rôle aujourd'hui au sein de la communauté ?


L.T : Mon rôle, à l'heure actuelle, est d'être ce que j'appelle la langue et l'épine. Cela consiste à refuser de travailler pour le gouvernement, car je ne suis pas d'accord avec sa politique. Refuser de sortir du pays pour aller m'installer aux USA, ou d'ailleurs où que ce soit. Juste rester ici, en tant qu'épine. Car si vous vous asseyez sur une épine, c'est inconfortable. Vous ne pouvez pas vous asseoir avec une épine dans votre chair. Je veux juste faire réfléchir les gens. Mais je suis un peu plus qu'une épine. Je suis une épine avec la faculté de parler. Et je me sers de ce don primordial pour informer d'autres personnes, pour parler aux plus jeunes des Tibétains. En tant qu'ancien président du Tibetan Youth Congress (TYC), j'ai l'opportunité et le privilège d'assister à leurs réunions et j'utilise donc cette opportunité.


Q : Comment voyez-vous l'implication des jeunes tibétains, notamment ceux nés en exil depuis plusieurs générations ?


L.T : A une époque, à la fin des années 70 début des années 80, on pensait que les jeunes tibétains perdaient leur attachement au Tibet, qu'ils ne s'intéressaient pas au combat. En fait, une des raisons directrices ayant conduit à la fondation du TYC était précisément de résoudre ce problème : comment faire passer le combat aux plus jeunes générations ? Quand en 1970 le TYC a été fondé, les plus âgés de notre génération pouvaient se souvenir du Tibet libre, se rappeler l'invasion chinoise, ils avaient vécu ensemble la tragédie de l'exil. Maintenant, on peut voir qu'il existe une génération à l'intérieur du Tibet qui n'a jamais connu le Tibet libre et qui n'a jamais vu le Dalaï-Lama. Vous pouvez aimer une femme sans l'avoir vu, donc qu'éprouvent-ils par rapport à un problème qui ne touche pas leurs souvenirs personnels ? Comment s'y intéressent-ils ? En outre, en exil, il y a aussi une autre génération, qui n'a jamais vu le Tibet, qui n'a jamais souffert sous le joug des Chinois. Comment peuvent-ils éprouver quelque chose à ce sujet ? Donc cette immense responsabilité est tombée sur nos épaules : construire un pont entre le passé et l'avenir, entre les plus âgées et les plus jeunes générations.


Q : Croyez-vous que cela fonctionne ?


L.T : La fondation du TYC a fourni une plate-forme qui est très importante. Aujourd'hui, je crois que la jeunesse s'intéresse globalement au Tibet, en grande partie grâce aux efforts incessants de Sa Sainteté. Il est un guide et une inspiration continuelle. Mais à la fin des années 80, pour la première fois, j'ai rencontré des jeunes tibétains en Europe et aux USA qui m'ont dit : « Nous venons de renaître Tibétains ». Pendant longtemps ils ont essayé d'être Européens, Américains ou Canadiens. D'un seul coup, sur le petit écran de leur salon, ils ont vu des moines se faire passer à tabac lors d'une manifestation. Ceci est arrivé en mars 1988, et à nouveau en 1989. Ils se sont dit : « Nous ne pouvons plus demeurer passifs ». Et de plus en plus, grâce aux nouvelles venant du Tibet, à ceux qui s'échappent du Tibet, la plupart des jeunes tibétains, tout au long des années 90, sont devenus très actifs.

Cependant, il y a à nouveau un problème, à cause de notre confusion concernant nos buts. Car ils pensent : « A quoi cela sert-il maintenant ? ». Beaucoup de jeunes tibétains, d'officiels et même de professeurs se sentent perdus. Car années après années, les professeurs ont par exemple répété aux jeunes enfants   :« Vous devez travailler pour votre pays, vous devez dédier votre vie à la lutte pour la liberté tibétaine ». Et un jour, ceux-ci s'enfuient aux USA. Ce n'est pas facile pour eux. Après toutes ces années, les jeunes pensent « à quoi bon ? ». Si vous hésitez trop, vous serez d'un côté de la rivière et pas de l'autre. Vous ne traverserez pas. Vous n'aurez nulle part où vous reposer.


Propos recueillis par Sonia Pradine