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INTERDÉPENDANCE DES LIGNES OFFICIELLE ET MILITANTE
Conséquences d'un changement de cap
Par Martin Bougainville, avril 2006

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Martin Bougainville
dossier : Pluralisme
 

A l'heure d'une grande évolution dans le langage officiel tibétain, il n'est pas inutile de rappeler que la cause tibétaine a unifié l'immense majorité des Tibétains sous la même bannière jusqu'en 1986. L'objectif commun était la restauration de la souveraineté de leur vieux pays. L'aide militaire clandestine américaine de la CIA au début des années 60, la poche de résistance résiduelle dans le Mustang, l'effroyable répression de la Révolution culturelle chinoise (1966-1976), puis l'éphémère libéralisation sous Hu Yaobang, tous ces épisodes n'avaient pas réussi (ou si peu) à fissurer cette unité sur l'objectif jusqu'à la date de 1987.

La donne changea avec la proposition du Plan de Paix en 5 points formulée cette année-là par le Dalaï-Lama. Plan idéal d'une grande élévation d'esprit dont l'adhésion par la République populaire de Chine et l'application auraient constitué un pas de géant sans équivalent accompli par l'humanité eu égard au cortège d'horreurs qui a jalonné tout le XXe siècle.

L'on sait aujourd'hui que ce plan n'est plus d'actualité, mais cela n'empêche nullement de saluer rétrospectivement la profondeur de vue de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, authentique bodhisattva, qui prononça dans la foulée le fameux discours intitulé « Tendre la main à l'ennemi ».

Mais malheureusement, côté chinois, les discours demeurèrent en retour et demeurent encore dans le registre bien connu de la manipulation et de la désinformation classiques. Côté tibétain, la conséquence n'était pas minime : pour la première fois, il n'y avait plus unanimité sur l'objectif à atteindre. La perspective ouverte par le Dalaï-Lama allait être appelée « voie médiane » et conduire après moult péripéties à la situation actuelle caractérisée par une amorce de  « dialogue » bilatéral.

1987 : ce qui a changé

Qu'est-ce qui a changé à ce moment-là ? Il nous semble que c'est ceci : l'axiome de la résolution du problème tibétain (prenant racine dans le constat d'un rapport de forces extrêmement défavorable) n'est plus le droit (sachant bien sûr que droit moral et droit international ne sont pas exactement superposables) mais devient la recherche du bénéfice mutuel, notion qui ne saurait s'appuyer sur une définition universelle admise par tous puisque seulement relative aux deux parties. Choix de facto, entendons-nous bien, fait à contre-coeur mais qui a le désavantage majeur d'aller complètement dans le sens de la position officielle de l'occupant chinois, lequel ne veut en aucune façon entendre parler de droits fondamentaux des peuples (qui ont à Pékin autant de sens que la musique pour un sourd de naissance), et surtout de rendre caduque la logique des conclusions du rapport de la Commission internationale des juristes.

Cela revient, dans un monde impitoyable où tous les jours c'est la loi du rapport de forces qui dicte les changements, à passer du cadre d'une solution politique (dans le plein sens du terme) fondée sur des règles théoriques assises sur la notion de droit énoncées par la communauté internationale, au cadre intranational (imposé par Pékin) d'une solution difficile à qualifier mais qui consiste essentiellement à minimiser le terrain des droits politiques au profit de garanties d'autonomie au plan de la culture et de la liberté de culte.

L'ennui, c'est que cela revient à se mettre en entière dépendance du bon-vouloir chinois, sachant quel crédit il faut accorder aux pieuses recommandations des Etats qui se disent préoccupés par la question tibétaine et dont le pouvoir d'influence peut se jauger lors de leur participation à la farce annuelle de la Commission des Droits de l'Homme qui se réunit chaque printemps à Genève.

Depuis, il est temps en Europe, parmi les associations qui se sont mobilisées depuis des années et qui continuent de le faire, de prendre la mesure de ce changement de cap à 180°. Car comment continuer à défiler au son de « Tibet libre » ou à réclamer des négociations sous égide internationale sans prêter attention à cette réorientation, mal et peu expliquée et de toute façon confuse dans son contenu ?

Mais si la prise de conscience fut lente, c'était excusable au regard, par exemple, de la revendication de l'ouverture d'un « processus de négociations » qui était demeuré avec des contours indéfinis et relié de façon floue au principe d'autodétermination. Tout cela autorisait plusieurs lectures. Mais aujourd'hui, il n'en va plus de même et une tentative de clarification s'impose.

Effets radicaux du nouveau cap

Mais revenons en arrière. Dans la deuxième moitié des années 1990, il fut question de sonder l'opinion de la communauté tibétaine en exil sur le choix de la voie politique à suivre. C'était le souhait du Dalaï-Lama en personne. Malheureusement, ce fut un coup d'épée dans l'eau car l'initiative, dont les résultats ne furent guère transparents, était sujette à critique aussi bien sur le fond que sur la forme : 6 millions de Tibétains se trouvant écartés de fait de ce sondage d'opinion.

Rappelons au passage - pour nous guérir de toute amnésie suspecte - le lancement début 1995 du projet d'une active campagne non-violente d'inspiration gandhienne, centrée sur la désobéissance civique au Tibet même et inspirée par Samdhong Rimpoché, qui n'était pas encore devenu le chef de l'exécutif actuel. Projet baptisé satyagraha en référence au prestigieux exemple indien. Or celui-ci insistait sur deux valeurs centrales : détermination dans la résistance non-violente et insistance sur la vérité. Mais le projet restera lettre morte au grand désappointement du parti politique européen le PRT (Parti Radical Transnational) qui était prêt à en faire son principal cheval de bataille au Parlement européen.

Quatre options étaient proposées dont celles du satyagraha, de la voie médiane et de l'indépendance - signes déjà d'une pluralité de vue, même si les médias sont généralement restés très peu attentifs à cet état de fait. Tout cela pour dire qu'il est patent de nos jours que le mouvement tibétain est non seulement pluriel mais clivé sur la question centrale de l'objectif poursuivi. Le satyagraha étant mort-né, l'alternative est : simple autonomie selon une voie d'approche qui met entre parenthèses toute référence au droit international (droits fondamentaux des peuples garantis par la Charte des Nations unies) ou indépendance selon des modalités tactiques qui demandent à être mieux définies.

Pendant des années, on a pu être tenté de penser que ces deux voies divergeaient mais n'étaient pas antinomiques : la véritable autonomie interne (au sein de la RPC) représentait l'étage inférieur des aspirations tibétaines, et le retour à l'indépendance (même graduellement et par évidence graduellement, peut-on ajouter) l'étage supérieur. Les héroïques grèves de la faim de 1998 (Delhi) et 1999 (Genève), par exemple, illustraient une vision au milieu des deux voies en quelque sorte. Elles mettaient avant tout en avant le recours à l'ONU et la réactualisation des résolutions de 1959, 1961 et 1965.

Mais l'actuelle nouvelle donne - il faut en être conscient - a fait voler en éclats les références de notre propre discours, à nous citoyens occidentaux des groupes de soutien au Tibet. En effet, le cadre volontairement informel des discussions actuelles, s'il est accepté sans sourciller ou sans réflexion par les militants, revient en bonne logique à se résigner à ne plus invoquer ni la Charte des Nations unies ni le terme de nation tibétaine. Conséquence de ce que le gouvernement tibétain en exil a fait le choix de fixer toute solution issue des discussions comme la résolution d'un problème interne à la Chine, conformément à la volonté du gouvernement impérialiste et antidémocratique de Pékin. Cela revient implicitement - on ne le soulignera jamais assez - à ce que le gouvernement tibétain en exil se dépouille lui-même de la légitimité historique qui l'a fondé. Conséquemment, il n'est plus question de ce pour quoi d'innombrables manifestations se sont battues, à savoir : appeler à l'ouverture de négociations paritaires sous égide internationale. Voilà qui est tout sauf mineur, on en conviendra.

Par ailleurs, tous les observateurs auront noté que les discussions de coulisses qui se sont ouvertes à partir de l'automne 2002 n'ont donné explicitement aucun statut aux représentants tibétains (ils sont seulement présentés comme des émissaires du chef religieux Sa Sainteté le Dalaï-Lama, Prix Nobel de la Paix, paradoxalement inlassablement accusé de séparatisme), ni aucun mandat, ce qui empêche toute lisibilité sur le suivi de cette ébauche de dialogue. Enfin, « the last but not the least », la représentativité des mandants tibétains demeure relative et, sauf mauvaise information de notre part, déconnectée de tout véritable débat démocratique préalable. Cette représentativité n'est pas niable... mais elle est relative, donc discutable (sans jeu de mots), et pâtit du flou même du cadre imposé par les autorités chinoises qui n'ont pour l'instant même pas accordé une seule queue de cerise.

Quel horizon?

On aura compris que Tibétains et groupes de soutien se retrouvent confrontés à une double question : quel crédit raisonnable accorder au gouvernement chinois qui a objectivement tout le temps devant lui? Quelles modalités de combat pour les groupes de soutien, sachant que ces derniers, à l'instar du mouvement tibétain, ne sont pas un bloc monolithique ?

Le tableau d'aujourd'hui n'incite pas à un optimisme béat. Les JO de 2008 ont été royalement offerts au gouvernement chinois qui a eu l'astuce après le 11 septembre de s'inscrire, le coeur sur la main, dans la grande alliance antiterroriste si chère à Mister Bush. Pour couronner le tout, la bien-pensance médiatique et tous les défenseurs de l'ultralibéralisme n'ont de cesse de présenter en modèle le régime hybride chinois capitalo-« communiste », dont la négation de tous les droits sociaux élémentaires et le système d'exploitation dans les entreprises délocalisées n'a d'équivalent que la poursuite implacable de la dictature de parti. C'est un euphémisme de dire que cette coalition des puissants dispose d'un certain pouvoir d'influence contre lequel il n'est pas aisé de lutter. L'implication diplomatique des Etats démocratiques sur la question tibétaine est proche de zéro. Il suffit de voir à quel point « Chine » désormais égale « premier marché du monde ». Tout le reste n'est que « paroles verbales ». La lucidité commande donc d'attendre de la part de nos gouvernants plus de courbettes que d'objurgations. Le Tibet est une « affaire intérieure chinoise », la belle affaire! Nos gouvernants occidentaux ne pouvaient rêver de meilleur postulat pour justifier toute lâcheté.

En définitive, seule la notoriété persistante du Dalaï-Lama constitue du poil à gratter qui irrite l'oligarchie pékinoise. Aussi seule la perspective d'un Dalaï-Lama sous surveillance au Tibet (avec les risques que cela comporte... car les naïfs n'existent pas au sommet du PCC) et de redorer ainsi à moindres frais son blason semble vraiment plausible dans les motivations d'un régime chinois bien connu pour être cynique, cruel et rusé. Enfin, il suffit de connaître un tant soit peu l'histoire du Tibet pour savoir que dans le passé les diplomates chinois ont systématiquement roulé dans la farine leurs homologues tibétains. Aujourd'hui, en considérant la position de Dharamsala, les dés semblent jetés... en tous cas dans l'immédiat. Au lieu de choisir un encadrement par les Nations unies d'un processus de négociations s'appuyant sur le droit international, Dharamsala s'est engagé dans un dialogue bilatéral où plus personne, en dehors des deux parties, n'a voix au chapitre. Ainsi, tandis que les émissaires du Dalaï-Lama se voient servir le thé dans une atmosphère qualifiée de « chaleureuse », le Dalaï-Lama ne devrait - selon Pékin - être reçu par quelque gouvernant que ce soit sur la planète (tiens, c'est moins chaleureux!).Pendant ce temps-là, la voie ferrée jusqu'à Lhassa est en cours d'achèvement, essentiellement conçue pour intensifier de façon irréversible le plan de submersion ethnique qui réglera définitivement aux yeux du régime chinois le « problème tibétain ». Pendant ce temps-là, les chancelleries européennes peuvent persister dans la... voie léthargique, ne risquant pas d'être hantées par le spectre de bombes et de kamikazes tibétains. C'est en regardant en face ces données peu favorables que les citoyens engagés que nous sommes doivent entamer - pour celles et ceux qui le souhaitent - un débat constructif dégageant une voie aussi claire et cohérente que possible.

Nous ne saurions conclure sans dire quel rôle primordial ont tenu la couardise et les motivations mercantiles dans la passivité complice des puissants de ce monde avec les tyrans de Pékin. Ces lâchetés ont été et sont la cause première de l'infléchissement de la politique officielle tibétaine. C'est pourquoi le présent texte n'est en aucune façon une pierre lancée dans le jardin de nos frères et soeurs tibétains, encore moins un acte de division, mais une incitation à regarder en face les conséquences objectives de la nouvelle donne et à faire en conséquence et en conscience son propre choix sur les modalités de poursuite du combat. Hors de tout sectarisme, de toute rigidité « idéologique », de toute certitude arrogante.

M.B.