ARTICLES
 
ASYMÉTRIE DES RELATIONS SINO-TIBÉTAINES
La diplomatie positive à l'épreuve
Par Mathieu Vernerey, juillet 2005

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Mathieu Vernerey
dossier : Diplomatie
 

2005 représente pour le Tibet un double anniversaire : les cinquante-cinq ans de son invasion en 1950 et les quarante ans de la création de la Région autonome en 1965. Ces deux événements sont toutefois interprétés de manière différente selon qu'on se place côté chinois ou tibétain. Ainsi le Tibet a été « libéré et réunifié à la mère-patrie » selon Pékin, tandis que les autorités tibétaines en exil s'efforcent de réclamer aujourd'hui une autonomie dont la Chine ne cesse de vanter les progrès. Ces divergences résument à elles seules les fondements du problème tibétain : la question du statut du Tibet et la manière dont chacune des parties s'y prend pour ne jamais aborder ce problème de front, tout en affirmant dans un même temps l'existence de bases pour des « négociations » ou des « discussions ».

Des négociations dans l'impasse

Des émissaires du Dalaï-Lama se sont rendus en Chine et au Tibet au mois de septembre dernier. Cette visite a fait suite à celle de deux autres « délégations » reçues en septembre 2002 et en mai 2003. Saluée comme un nouveau « signe positif », cette dernière visite a suscité l'espoir du Dalaï-Lama sur « l'avancement du processus en cours vers des négociations substantielles ». Cette appréciation doit cependant compter parmi les « divergences de vue majeures sur des questions fondamentales » rapportées par les émissaires à leur retour. Car selon les communiqués de Pékin, chacune des trois délégations reçues depuis 2002 a été comprise comme le « séjour touristique » de « compatriotes venus rendre visite à des proches et à des connaissances ».

Quels qu'aient été les contacts officieux noués à ces occasions, rien d'officiel ni de substantiel n'en a résulté. Pékin avait précédemment affirmé à ce sujet qu'un « rapport mensonger avait laissé entendre des négociations » et qu'il s'agissait d'un « malentendu ». Dans ce sens, la publication en mai 2004 d'un livre blanc sur « l'autonomie régionale ethnique au Tibet » rappelait la position chinoise qui exclut toute critique et toute négociation au sujet de l'autonomie existante. Ce qui constitue pourtant la revendication centrale du Dalaï-Lama depuis le Plan de paix en 5 points en 1987 et la Proposition de Strasbourg en 1988. Or selon Pékin, seule l'option d'un retour éventuel du « chef spirituel » tibétain « en qualité de citoyen chinois » pourrait être étudiée, et rien d'autre. S'agissant d'hypothétiques négociations, l'objet n'est donc pas le même pour chacune des parties. A ce titre, les négociations attendues ou présumées côté tibétain n'existent ni en actes ni en projet.

Selon Pékin, la condition de l'ouverture de « discussions » serait cependant très précise : que le Dalaï-Lama reconnaisse « le Tibet et Taiwan comme parties intégrantes de la Chine ». Du point de vue chinois, cette demande est à la fois logique et tactique. En reconnaissant l'appartenance du Tibet et de Taiwan, le Dalaï-Lama reconnaîtrait le principe d'unicité de la Chine. Ce faisant, il commencerait à se comporter comme un citoyen modèle et raisonnable, susceptible d'être autorisé à rejoindre la mère-patrie. Pourvu qu'il démontre encore sa loyauté sur deux points fondamentaux : l'autorité absolue de la Constitution chinoise et celle du Parti. A savoir que la Constitution prévoit un statut d'autonomie pour le Tibet et que le Parti affirme que celui-ci est réel et efficient. Ce qui exclut dès lors toute discussion à ce sujet, et par là même l'idée préconçue de négociations.

Perfectionnement de la stratégie de Pékin

La reprise des contacts depuis 2002, rompus en 1993, ne constitue pas une évolution ou un progrès dans les relations avec la Chine. La seule période constructive se situe dans les années 1980, lorsque le Dalaï-Lama avait pour interlocuteur Hu Yaobang, alors Secrétaire général du Parti communiste chinois. Plusieurs délégations avaient été autorisées à se rendre au Tibet, tandis que des réformes commençaient à être appliquées visant à accorder aux Tibétains une plus large autonomie. Pourtant, malgré un contexte favorable et la personnalité conciliante de Hu Yaobang, les propositions de ce dernier ne portaient que sur les conditions d'un éventuel retour du Dalaï-Lama et non sur une remise en question du statut du Tibet.

Aujourd'hui le contexte est tout autre. L'espoir de réformes politiques au Tibet et en Chine est mort avec la répression sanglante du mouvement démocratique de Tiananmen en 1989. Le Parti communiste est désormais plus soucieux de renforcer son autorité au moment où la société chinoise subit de profondes mutations et alors que le pays est ouvert pour des raisons économiques. La personnalité de l'actuel président chinois, Hu Jintao, n'est pas non plus un atout. Car s'il est régulièrement présenté comme un bon connaisseur du Tibet pour avoir gouverné la région de 1988 à 1992, il est aussi celui qui a ordonné la répression des manifestations de mars 1989 et décrété la loi martiale. A ce titre, il connaît très bien l'urgence de trouver une solution au problème du Tibet, dont l'instabilité persistante s'accompagne du risque de déstabilisation de l'unité du pays. Mais selon la ligne actuelle du parti, il ne s'agit pas d'un gage d'ouverture. Car, tout en optant pour une politique intérieure plus répressive, sous prétexte de lutte antiterroriste, Pékin établit sa stratégie politique extérieure sur deux axes : des actions de propagande visant à désamorcer les critiques qui lui sont faites sur la scène internationale, et une politique apparente d'ouverture et de dialogue visant en fait la même fin.

La reprise des contacts avec le Dalaï-Lama intègre cette ligne de conduite en en poussant la logique encore plus loin. Suite à la visite de la première délégation en septembre 2002, le Dalaï-Lama et son Premier ministre, Samdhong Rimpoché, avaient demandé l'arrêt des manifestations antichinoises à travers le monde, en vue de « créer une atmosphère de confiance » et de « tester la réponse de la Chine ». La poursuite des contacts en mai 2003, puis en septembre 2004, fut ainsi qualifiée de « signe positif ». Sans avoir à faire de concession sur le fond, Pékin en tire cependant seul les bénéfices. Car son action n'est plus ouvertement contestée et est désormais saluée. Le Dalaï-Lama se retrouve quant à lui contraint de continuer à l'attester au risque de devenir responsable de l'échec du « processus en cours » qu'il a lui-même qualifié et d'avoir à avouer celui de sa propre politique d'ouverture. Avec comme autre risque, à terme, de devoir accepter sans discussion les exigences chinoises en raison de cette même logique.

Ambiguïtés tibétaines ...

La faiblesse de la diplomatie tibétaine repose sur des contradictions internes et sur des choix qui n'ont jamais été faits ou assumés. La confusion portant sur l'identité et le statut de la « partie tibétaine » dans le cadre d'éventuelles négociations en est le premier exemple. Présenté comme le principal interlocuteur, le Dalaï-Lama est considéré par les siens à la fois comme leader politique et spirituel. Cette dichotomie lui permet d'être reçu à l'étranger, lors de « visites pastorales », afin de populariser la cause tibétaine et d'obtenir un soutien international, sans avoir à compromettre les relations diplomatiques de ses hôtes avec la Chine. Pour autant, si son administration est par ailleurs tolérée dans certains pays comme sa représentation en tant que chef spirituel, elle ne bénéficie d'aucune reconnaissance en tant que gouvernement en exil. Son action diplomatique se retrouve ainsi limitée, officieuse dans le meilleur des cas, « illégale » dans un pays comme le Népal.

Plus encore, l'ambivalence de cette situation révèle une certaine ambiguïté largement exploitée par la diplomatie chinoise, tant dans ses propositions que dans ses accusations. Ainsi Pékin oriente sa stratégie sur le seul retour du Dalaï-Lama et dénigre le « soi-disant gouvernement tibétain en exil », considéré au mieux comme « la clique séparatiste du Dalaï-Lama ». En cela, la position tibétaine lui donne aussi raison. Notamment lorsque la Chine affirme que le Dalaï-Lama n'a pas renoncé définitivement à l'indépendance, en invitant à « observer ce qu'il fait réellement ». Car celui-ci maintient le gouvernement en exil et le modernise selon certains standards internationaux. De fait, son action reste dans l'expectative d'un Tibet indépendant, en maintenant à travers le gouvernement tibétain en exil la continuité du principe de souveraineté.

De plus, sa stratégie politique fondée sur le Plan de paix en 5 points et la Proposition de Strasbourg reste pour le moins équivoque. Tout en affirmant renoncer à l'indépendance au profit de l'autonomie, ses propositions retranscrivent les principales caractéristiques d'un Etat souverain dans le domaine des affaires intérieures. Cela sans qu'aucune référence ne soit faite au cadre constitutionnel chinois ni aux possibilités de compatibilité avec celui-ci. Quant aux domaines de la défense et des affaires étrangères, le Dalaï-Lama déclare vouloir déléguer ces deux prérogatives au pouvoir central de Pékin et affirme dans un même temps que le Tibet devra être une « zone de paix, neutre et démilitarisée ». Ce qui, loin d'être une démission complète de ces deux domaines, va jusqu'à représenter une forme d'ingérence dans la stratégie diplomatique et militaire globale de la Chine, perçue dès lors comme un simple sous-traitant ou exécutant. Ce qui justifie la Chine lorsqu'elle affirme ne vouloir accepter aucune « indépendance, semi-indépendance ou indépendance sous une forme déguisée ».

... et paradoxes

La confusion du temporel et du spirituel, à travers l'institution du Dalaï-Lama, a d'autres conséquences sur le plan politique. La « voie du milieu » est avant tout une attitude morale et éthique. Elle vise à résoudre un problème par le dialogue en recherchant l'intérêt des deux parties. Cette option, une fois érigée en principe, exclut dès lors toutes les autres. Au lieu d'être un moyen, elle devient une fin en soi, au détriment d'une réflexion préalable sur les objectifs et les stratégies à mettre en place pour les atteindre. Ainsi, au prétexte que, selon la Chine, « hormis l'indépendance, tout peut être discuté », la diplomatie tibétaine se retrouve à décliner indifféremment toutes les variations possibles du concept d'autonomie, y compris sous des formes hybrides. Car il ne lui est pas possible non plus de renoncer au principe historique de l'indépendance - distinct de l'idée d'un objectif qui serait à abandonner ou à négocier - sans avoir à renoncer à sa propre légitimité en tant que gouvernement en exil, et par conséquent à ses revendications. En montrant ostensiblement des « signes » d'ouverture, Pékin ne fait en réalité qu'abonder dans le sens de la logique tibétaine de dialogue, et se contente d'en exploiter les contradictions, soit pour la mettre en échec, soit pour en obtenir les ultimes concessions.

L'opportunité d'une refonte stratégique

Face à cette impasse, deux solutions s'offrent aujourd'hui au Dalaï-Lama. Dissoudre le gouvernement tibétain afin d'être en accord avec ses propres objectifs - l'abandon de l'indépendance au profit de l'autonomie - et afin de répondre aux conditions de Pékin pour ouvrir des « discussions ». Ou redéfinir sa stratégie de manière cohérente, c'est-à-dire en réhabilitant l'objectif de l'indépendance qui pourrait toujours être négociable, mais sans être abandonné comme une condition à d'hypothétiques négociations, tant que celles-ci n'ont pas été préalablement convenues et acceptées. Ce qui supposerait aussi que le gouvernement tibétain en exil soit reconnu ou qu'il cherche à le devenir. Une base institutionnelle existe pour cela et qui par ailleurs n'a pas été étrangère au repositionnement tactique de Pékin depuis ces quatre dernières années. En juillet 2000, une résolution du Parlement européen formulait la perspective de la reconnaissance du gouvernement tibétain en exil, en l'absence d'un accord négocié entre les deux parties dans un délai de trois ans. Différée en raison des « signes positifs » chinois, la mise en oeuvre de cette résolution reste cependant conditionnée par l'ouverture encore attendue de négociations. Celles-ci étant improbables ou bien réfutées par les faits, il reviendrait à la partie tibétaine ou européenne de l'attester et d'en tirer les conséquences.

En août 2003, le Dalaï-Lama déclarait que si dans « deux ou trois ans » sa stratégie ne donnait aucun résultat, il ne pourrait en expliquer le bien-fondé aux Tibétains qui s'impatientent et qui veulent l'indépendance. L'année suivante, le Parlement tibétain en exil votait une résolution qui prévoyait « la révision de la ligne officielle du gouvernement en l'absence de réponse positive de la Chine d'ici mars 2005 ». Si cette résolution a été annulée à la veille de la visite de la troisième délégation, la diplomatie chinoise des « signes positifs » n'a pourtant donné lieu à aucun résultat, sinon de faire renoncer toute velléité tibétaine d'en remettre en cause le principe. Face à ce constat, il arrive désormais l'instant, différé jusqu'alors au nom d'un espoir maintenu avec acharnement, où chacun doit faire le bilan de son action et de ses engagements. A commencer par la partie tibétaine, mais aussi ceux qui lui avaient promis un soutien institutionnel.

M.V.
Diplomatie, juillet-août 2005