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GÉOPOLITIQUE DU COLONIALISME
La grande ruée vers l'Ouest
Par Mathieu Vernerey, juillet 2005

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Mathieu Vernerey
dossier : Géopolitique
 

Le « Programme de développement de l'Ouest » en Chine a été lancé en 2001 et prévoit de réaliser pleinement ses objectifs d'ici à 2020. Selon le rapport sur le Projet de plan pour 2004, ce programme vise à valoriser les « économies aux particularités régionales » et les « ressources locales intéressantes », en vue de renforcer « la sécurité de l'Etat » et « l'économie nationale ». La notion d'un « Ouest chinois » correspond ici moins à une réalité géographique qu'à des impératifs stratégiques, déclinés à la fois sur les plans intérieur et extérieur.

Enjeux intérieurs et régionaux

Le développement de l'Ouest vise tout d'abord à compenser le déséquilibre entre les zones côtières, privilégiées depuis l'ouverture de 1978, et le reste de la Chine laissé pour compte : le centre et les zones périphériques. Ceci afin de ne pas entraver la montée en puissance du pays et d'éviter tout risque d'effondrement intérieur. En outre, l'Ouest périphérique est riche en ressources énergétiques : son développement est ainsi devenu stratégique et « vital » pour assurer la croissance globale de la Chine, en misant sur une plus grande autonomie énergétique. Pékin prévoit de subvenir ainsi à terme à 50% des besoins de l'Est en énergies et à 60% de ses besoins en matières premières. Le développement de l'Ouest doit aussi permettre d'assimiler et d'intégrer définitivement certaines régions périphériques, où les sources de contestation sont fortes, principalement pour des raisons identitaires ou politiques liées à la question de l'autodétermination (Tibet et Xinjiang). Il s'agit enfin pour la Chine d'assurer et de renforcer la sécurité de ses frontières occidentales, afin d'asseoir sur le long terme sa politique asiatique vers l'Ouest et le Sud.

L'Ouest chinois comprend 5 Régions autonomes et 6 provinces chinoises - soit 70% de la superficie de la Chine populaire - traditionnellement habitées dans leur ensemble par des « minorités ethniques » ou par des « minorités nationales ». Le Tibet, dans sa délimitation historique et géographique, y occupe une place prépondérante : 2.500.000 Km2, soit 40% du « Grand Ouest » et un quart de la RPC.

L'essentiel de ce développement consiste en des travaux d'infrastructures bénéficiant d'investissements de l'Etat, de l'étranger et des autres provinces ponctionnées dans cet « effort national ». Ses principaux axes sont le transfert des énergies de l'Ouest vers l'Est (électricité, gaz, pétrole et autres minerais) ; le développement des réseaux de communication (chemin de fer, routes, aéroports) ; et différents projets hydrauliques dont celui de dérivation des eaux du Sud vers le Nord.

En matière énergétique, le Tibet abrite deux principaux sites gaziers et pétroliers : le bassin du Tsaidam (une dizaine de champs pétroliers et gaziers) et celui du Chang Thang (où de nouveaux gisements ont été découverts sur une étendue de 100 Km). Deux projets de pipeline concernent le Tibet en direction de l'Est. Tout d'abord le gazoduc de Seibei-Lanzhou (950 Km), qui prévoit de raccorder le bassin du Tsaidam au réseau oriental chinois. Ce pipeline, qui doit être achevé en 2007, sera connecté avec un second projet de gazoduc, lui aussi en cours de réalisation, prévoyant de raccorder le bassin du Tarim, dans le Xinjiang, à Lanzhou. Ce second pipeline ne fait toutefois que traverser le Tibet à sa frontière nord et ne le concerne pas directement. Il s'agit de la section occidentale du grand projet Ouest-Est (4200 Km), dont le gazoduc Seibei-Lanzhou constitue une ramification, et qui permettra aussi à terme d'acheminer gaz et pétrole depuis l'Asie centrale en direction de Shanghai.

En matière hydraulique, de nombreux barrages quadrillent le système fluvial tibétain et seront encore renforcés par Pékin. Le Tibet abrite aussi l'un des trois principaux projets chinois de dérivation des fleuves : le raccordement ouest du Yangtse et du Fleuve jaune. Le Tibet constitue le principal château d'eau de l'Asie : 10 fleuves majeurs y prennent naissance (dont le Fleuve Jaune, le Yangtze, le Mékong, l'Indus et le Brahmapoutre) et traversent 11 pays. Il représente ainsi la clé de voûte du principal système hydrographique asiatique, allant du Pakistan au nord-est de la Chine, en incluant la majeure partie du subcontinent indien et de la péninsule indochinoise. Ce qui, pour Pékin, représente un enjeu géopolitique majeur. Et, pour ses voisins, une source de tensions grandissante.

Selon le Xe Plan quinquennal (2001-2005), le développement du chemin de fer au Tibet a pour vocation de « consolider la défense nationale et l'unité des nationalités ». L'achèvement de la ligne Qinghai-Tibet (Golmud-Lhassa) en juillet 2005 (ouverture en 2006) aura ainsi pour conséquence l'afflux massif de nouveaux migrants ou colons chinois et une militarisation accrue de la région.

Le phénomène colonial de peuplement, qui a commencé dans les années 1950 avec l'arrivée croissante de garnisons militaires, s'est ensuite accéléré durant les années 1980 dans une logique d'exploitation. Aujourd'hui, 5 à 8 millions de Chinois sont présents au Tibet, pour seulement 5 à 6 millions de Tibétains, désormais minoritaires ou en passe de le devenir. Le développement de l'Ouest aura ainsi pour effet de démultiplier ce phénomène, avec des moyens accrus.

S'agissant du déploiement militaire au Tibet, celui-ci est déjà conséquent, notamment dans le domaine nucléaire. Huit bases de missiles (entrepôt et lancement) sont dispersées sur les hauts plateaux. Leur arsenal est estimé à 8 missiles balistiques intercontinentaux, 80 missiles de moyenne portée et 20 missiles de portée intermédiaire - soit près d'un quart de l'arsenal nucléaire global chinois. En plus de la ligne Qinghai-Tibet (via Golmud), trois autres projets ferroviaires à destination de Lhassa sont prévus d'être réalisés d'ici à 2038, selon les itinéraires Lanzhou-Nagchu, Dali-Nyingtri et Chengdu-Nagchu. Ce qui achèvera la mise en réseau de chacune des bases de missiles ainsi que l'intégration définitive du Tibet dans la stratégie de défense globale chinoise.

Contexte et conséquences géopolitiques

Le développement du Tibet, tel que le conçoit Pékin, représente pour ses voisins immédiats ou proches un sujet de préoccupation croissant. L'invasion du Tibet en 1950 a signifié pour l'Inde, comme pour d'autres, la disparition d'une zone tampon ainsi que de la barrière naturelle de l'Himalaya, dès lors que les hauts plateaux ont conféré à la Chine une position dominante et stratégique. La décision de New Delhi de se doter de l'arme nucléaire, en 1998, a ainsi davantage été motivée par un rééquilibrage du rapport de force avec la Chine, plutôt qu'avec le Pakistan. Le Tibet se situe depuis lors à l'épicentre d'un triangle nucléaire Chine-Inde-Pakistan.

Entre temps, depuis leur intervention en Afghanistan en 2001, les Etats-Unis ont commencé à contenir la Chine en Asie centrale. Ceci principalement pour des raisons de concurrence énergétique, mais aussi dans une logique d'encerclement de la Chine, vis-à-vis de laquelle Washington n'a pas encore déterminé sa politique sur le long terme. Des troupes militaires américaines sont désormais présentes dans quatre pays qui lui sont frontaliers : le Pakistan, l'Afghanistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan.

La « lutte contre le terrorisme international » a aussi permis à Washington de tirer durablement parti d'une collaboration avec le Pakistan, allié traditionnel de Pékin vis-à-vis de l'Inde. Depuis 2002, l'implication diplomatique américaine dans le différend cachemiri entre New-Delhi et Islamabad, tend à vouloir neutraliser les tensions entre les deux pays, instrumentalisées jusqu'alors par Pékin. Plus à l'Est, la question du Népal et de ses troubles intérieurs joue aussi un rôle important. New Delhi y voit la volonté de Pékin de déstabiliser le royaume himalayen pour s'assurer une voie d'accès stratégique vers le Sud. Ici encore, Washington s'efforce de contrebalancer l'influence chinoise, en apportant son soutien financier à Kathmandou dans la gestion de sa « crise intérieure ».

Enfin, la proximité de l'Asie centrale se rappelle de nouveau par l'intermédiaire du Xinjiang (ex-Turkestan oriental). A travers le « Groupe de Shanghai », Pékin coopère avec les Républiques centrasiatiques et la Russie afin de lutter contre « le terrorisme, le fondamentalisme religieux et le séparatisme ». Ce qui lui permet d'isoler les mouvements contestataires ouïghours au Xinjiang, et par là même de prévenir tout effet domino sur le Tibet, tout en s'assurant une voie d'accès sécurisée sur le reste de l'Asie centrale. Les troubles populaires suivis du renversement du pouvoir au Kirghizistan, en mars dernier, ont ainsi été observés avec circonspection par Pékin, percevant là l'influence politique des Etats-Unis dans la région, en plus de leur présence militaire.

Face à ce contexte géopolitique difficile et encore en devenir, la proposition du Dalaï-Lama de faire du Tibet une « zone de paix, neutre et démilitarisée » n'est pas en soi dénuée de sens et représenterait le cas échéant une solution idéale. Elle supposerait toutefois que le Tibet soit en mesure d'assumer sa vocation d'« Etat tampon ». Et donc de jouir pleinement de sa souveraineté dans le domaine des affaires extérieures et de la défense.

M.V.
Diplomatie, juillet-août 2005