ARTICLES
 
STRATÉGIES INTÉRIEURES CHINOISES
Le Tibet face à la globalisation
Par Tashi Tsering, septembre 2002

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Tashi Tsering
dossier : Géopolitique
autre langue : anglais
 

Le 30 novembre 1999 marqua un tournant décisif dans l'histoire de la mondialisation. Des dizaines de milliers de gens ordinaires descendirent dans la rue à Seattle pour s'opposer à la tenue de la deuxième conférence ministérielle de l'OMC. Ces manifestations démontrèrent clairement que des personnes représentant différents groupes d'intérêt, ceux victimes de la mondialisation, étaient de plus en plus critiques envers la gestion de l'économie mondiale. Pour les Tibétains, ces manifestations furent un moment historique car, pour la première fois, ils prirent part à un mouvement d'opposition à la globalisation. Il s'agit donc de comprendre pourquoi les Tibétains, cadets des « peuples mondialisés » et économiquement l'un des plus pauvres, s'opposent à ce phénomène.

La « transition économique » chinoise

Malgré ce que disent les néolibéraux à propos de l'impact de la mondialisation sur la souveraineté, les dirigeants chinois la conçoivent en termes forts de centralisme et d'accroissement du pouvoir étatique. La mondialisation peut ainsi sans danger être défendue par le président Jiang Zemin et son Premier ministre comme un axe principal de leur stratégie économique et géopolitique sur le long terme, afin de rendre la Chine plus riche et plus forte.

Pékin a proposé un arrangement informel au peuple chinois, une sorte de contrat social, en permettant une croissance économique et une redistribution de ses bienfaits en échange d'une acceptation totale de l'autorité du Parti communiste chinois. Derrière la miraculeuse croissance économique de la Chine, depuis son « ouverture » aux lois du marché (fin des années 1970), se cache une réalité très différente de celle qui est ordinairement véhiculée. Bien que la Chine ait entrepris une série de réformes et de restructurations de son système économique, afin de le rendre plus compatible avec les changements rapides d'une économie de marché globalisée, de profondes imperfections structurelles perdurent, rendant sa transition vers une « économie de marché à la chinoise » plus difficile. Il serait sans doute exagéré de dire que la Chine est au bord d'une révolution sociale, mais il est certain que ses dirigeants éprouvent de grandes difficultés à gouverner. Beaucoup plus, en tout cas, que ne le laissent à penser les milieux d'affaire occidentaux ou les partisans de la « realpolitik ».

Pour assurer une stabilité sur le long terme, les dirigeants chinois ont lancé dès juin 1999 une campagne de développement de l'Ouest. A cette occasion, Jiang Zemin a explicitement déclaré que celle-ci devait avoir « un impact majeur sur la future prospérité du pays, la longévité du règne du Parti et la pérennité de la stabilité ». Les stratèges chinois voient cette campagne comme un moyen de réduire les disparités régionales et consolider leur contrôle sur le Tibet, ainsi que sur toute autre région intérieure politiquement sensible et hautement stratégique. Le lancement de cette campagne peut être perçu d'autant plus opportun à la lumière de l'adhésion de la Chine à l'OMC. Ainsi le plan chinois de développer l'Ouest, qui n'est pas en soi nouveau, n'avait jamais pu être appliqué jusqu'alors, principalement en raison d'un manque de capital et de technologies. Cela est désormais prévu en collaboration avec les entrepreneurs occidentaux ou, à proprement parler, en utilisant leurs capitaux et leurs technologies. Et le Tibet est la clé de voûte de cette campagne.

Du point de vue du gouvernement chinois, basé sur les statistiques, il y a eu un incroyable « développement » économique du Tibet depuis l'invasion militaire de 1949. Pour la Région autonome du Tibet, les statistiques officielles montrent un accroissement de la croissance annuelle de 12,8 pour cent depuis 1994-1995, accompagné d'une extension rapide du secteur tertiaire. Ce qui est moins connu est la tradition dans les politiques bureaucratiques chinoises de fabriquer des statistiques favorables. Ces manipulations de chiffres par des officiels cherchant à avancer leur carrière sont devenues des pratiques courantes. Méconnu aussi est le fait qu'une part importante du taux de croissance dans la Région autonome du Tibet repose en réalité sur des investissements au long terme concernant des infrastructures lourdes et des avoirs fixes, qui ne sont pas basés sur les besoins locaux. Les besoins réels relèvent des services de l'éducation et de la santé - l'indicateur de développement humain de la région (incluant l'espérance de vie et le taux d'alphabétisation) étant le plus bas des 31 provinces chinoises. On ne se rend pas bien compte non plus de la dichotomie existant entre la « version romancée » des autorités chinoises et la réfutation par le gouvernement tibétain en exil du fait que ces investissements profitent aux Tibétains. Mais où vont donc toutes ces richesses pompées au Tibet, si ce n'est pas aux Tibétains eux-mêmes ?

Finalité du « développement » au Tibet

Le principal objectif économique de Pékin au Tibet est d'en exploiter les richesses naturelles. Le plateau tibétain - la zone géographique (2,5 millions Km2) qui constitue grossièrement le Tibet - est riche en ressources minérales. Des expertises chinoises évaluent les réserves minérales des seules parties centrale et occidentale du Tibet à plus de 81,3 milliards de dollars US et le gouvernement chinois est en train d'investir 1,25 milliard pour leur prospection et leur développement. Le gouvernement tibétain en exil est particulièrement préoccupé par l'accroissement de la prospection et de l'extraction des réserves de pétrole et de gaz naturel au Tibet, et par la construction de la ligne de chemin de fer reliant Pékin à Lhassa. La construction de pipelines pour transporter gaz et pétrole vers les provinces de l'Est, avides d'énergies, a déjà commencé en collaboration avec des compagnies occidentales. La plupart de ces projets facilitent l'approvisionnement en matières premières et en carburant pour répondre aux besoins croissants du mammouth économique chinois.

Dans les faits, la Chine utilise le Tibet comme une colonie d'extraction de ressources. L'objectif politique de ce « développement » est d'assimiler le Tibet et son peuple à la « mère-patrie » chinoise. Les Tibétains forment un peuple distinct et, en dépit des efforts acharnés du gouvernement chinois pour le siniser, ce peuple continue de résister en défendant son identité culturelle et nationale. La force morale des Tibétains et le soutien international à leur combat pacifique sont devenus un véritable embarras pour Pékin qui les perçoit comme une menace à « l'intégrité de la mère-patrie ». La « solution finale » à la « question tibétaine » consiste à faire des Tibétains une minorité insignifiante dans leur propre pays, en permettant le transfert de millions de colons chinois. Le Programme de développement de l'Ouest, qui encourage les Chinois à « aller à l'Ouest », est une parfaite couverture pour parvenir à cette fin.

Un nouveau cadre d'exploitation

Le mot chinois pour Tibet est Xizang, qui signifie « maison des trésors de l'Ouest ». En dépit des nombreuses tentatives de la Chine pour s'emparer de cette « maison des trésors », la géographie, les rudes conditions climatiques, le manque de main d'oeuvre, d'infrastructures de transport, de technologies et de capitaux, ont rendu l'exploitation de ses ressources extrêmement difficile et coûteuse. Ces conditions ont isolé le Tibet d'un point de vue économique, à l'exception du nord-est de l'Amdo. Jusque-là, le Tibet était un des rares endroits du monde à ne pas être intégré à l'économie mondiale. Ce qu'il s'y passe désormais au nom du « développement », comme dans la plupart des pays pauvres, est le résultat direct de décisions prises par des étrangers basées sur leurs propres intérêts économiques et politiques. L'absence de contrôle sur ces politiques, ou même de simples espaces de liberté pour en discuter du bien fondé, sont au coeur de l'opposition du peuple tibétain au soi-disant « développement » qui s'abat sur le pays. Ni les lois chinoises, ni celles du libre-échange, ne garantissent aux Tibétains le droit de discuter ou de négocier les termes des accords passés avec les investisseurs étrangers.

Pour les Tibétains, la globalisation devient un nouveau cadre d'exploitation imposé par la République populaire de Chine. Elle arrive au Tibet sur invitation chinoise et à son seul profit. Les Tibétains sont forcés d'en être les témoins silencieux. De même, les compagnies occidentales comme BP ou Exxon, qui projettent des investissements au Tibet selon les règles du « libre-échange », se retrouvent confrontées à des sociétés prétendument privées comme PetroChina et qui sont en réalité des créations totalement factices du gouvernement chinois.

Tous ces arguments devraient avoir de sérieuses implications sur la politique menée par le gouvernement tibétain en exil. Peut-être devrait-il réévaluer sa proposition de « réelle autonomie ». Car dans ce cadre politique, les affaires étrangères du Tibet, et par extension le contrôle de ses échanges internationaux, seraient sous contrôle chinois. Un tel arrangement ne changerait d'aucune manière les profondes inquiétudes exprimées ici.

Pour finir, tout cet argumentaire va dans le sens de la requête de la délégation tibétaine à l'Assemblée des peuples d'Asie pacifique, à Kuala Lumpur, en novembre 1998, qui demandait au gouvernement tibétain de « durcir sa politique au regard des négociations avec la Chine, et de revendiquer son droit légitime à contrôler pleinement ses affaires étrangères et à choisir lui-même son modèle économique ».

T.T.*

-------------------------------------------------------------
*Tashi Tsering est directeur du programme de développement au Tibet Justice Center, à Berkeley.
Le rapport initial, « Globalization to Tibet », est disponible en anglais dans sa version intégrale sur le site du Tibet Justice Center (PDF - tÚlÚcharger)