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CONVERGENCE D'UNE DÉMARCHE PLURIELLE
Célébrer la différence
Par Tenzin Tsundue, avril 2006

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Tenzin Tsundue
dossier : Pluralisme
autre langue : anglais
 

Un groupe d'environ 200 Tibétains furent arrêtés en 2002, tandis qu'ils entreprenaient une manifestation surprise dans les hautes rues de Bombay, à l'occasion de la visite du Premier ministre chinois Zhu Rongji dans la capitale économique indienne. Le poste de police se révéla trop petit pour contenir l'ensemble des manifestants et les gardiens n'avaient jamais vu autant de Tibétains réunis ensemble. Aussi l'inspecteur de la prison leur demanda pourquoi ils avaient été arrêtés. Voyant là l'opportunité d'exposer leurs griefs, les Tibétains expliquèrent toute la souffrance endurée par leur peuple sous occupation chinoise. Après quoi, le gardien brandit sa matraque pour les battre et leur dit : « Vous dites que plus d'un million de Tibétains ont été tués, que 6000 monastères ont été détruits, que des centaines d'entre vous sont encore en prison, et c'est pour cela que vous scandez des slogans ? Est-ce cela une lutte pour la liberté ? Maintenant, je vais vous battre ».

La pire des choses pour une victime n'est pas la souffrance qu'elle endure, mais le fait de savoir que le coupable se promène toujours en liberté. Et pire encore si la victime doit rester silencieuse pendant que le coupable se montre dans la foule en étalant son pouvoir. Etre dans un pays libre et autoriser les dirigeants chinois à circuler sans être contestés, à venir faire leur buisines comme si tout aller bien en Chine et au Tibet, voilà un devoir moral qui n'est pas rempli. Nous manifestons non pas parce que nous haïssons les Chinois, mais parce que nous voulons nous adresser à leur conscience pour leurs erreurs et leur dire que nous n'avons pas oublié. Et dire aussi au monde l'injustice dont nous souffrons entre les mains du tyran afin d'obtenir un soutien.

Confusion parmi les militants

Alors que le président chinois Hu Jintao est en visite ce mois aux Etats-Unis et au Canada, puis en Inde le mois prochain, les Tibétains et leurs amis restent confus sur la manière de réagir. Tandis que leurs coeurs s'emballent pour crier des slogans en faveur d'un Tibet libre, le gouvernement tibétain en exil leur lance des appels désespérés pour qu'ils ne le fassent pas.

Des groupes de soutien ont préconisé l'adhésion générale à la demande du Kashag de ne pas manifester, comme une stratégie visant à donner à Pékin une dernière chance de répondre aux efforts entrepris pour créer « une atmosphère propice au dialogue ». Cela semble être un appel en faveur d'un mouvement unifié, mais il faut comprendre que nous sommes déjà unis dans l'esprit d'oeuvrer pour le bénéfice du Tibet. Simplement nos chemins pour y parvenir sont différents. « Une voix une cause », comme cela était le cas en 1960, n'est plus possible aujourd'hui. Nous avons fait du chemin depuis.

Des groupes de soutien disent alors qu'une adhésion générale à cet appel au silence durant la visite de Hu Jintao renforcerait la crédibilité du Dalaï-Lama. Si nous parlons de crédibilité, il ne peut y en avoir de plus grande démonstration que celle de milliers de Tibétains qui, partout à travers le Tibet, ont brûlé des vêtements en peau de tigre et de léopard au simple mot d'une consigne morale (*).

Une question de liberté

La question du Tibet va au-delà du pouvoir et de l'autorité de Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Et cela, le Dalaï-Lama lui-même le dit depuis le début. Bien évidemment, nous avons un immense respect pour lui et je le vénère personnellement en tant que Bouddha. Mais lorsque arrivent les problèmes du Tibet, je ressens beaucoup de pression morale et politique peser sur lui. Et rechercher l'autonomie à travers la Chine n'est pas son premier choix, mais une décision pratique en fonction de la situation. Et je sais qu'il est absolument sincère lorsqu'il prend ses décisions.

La question du Tibet est la question de la nation tibétaine et de son indépendance, de la liberté de six millions de Tibétain et, désormais, de la graine de la démocratie plantée par Sa Sainteté en 1960 et qui arrive à maturation. Les jeunes, avec un esprit libre et démocratique, ne resteront pas davantage intimidés par la pression sociale comme c'était le cas dans les années 1960 et 1970. Aujourd'hui, la différence relève uniquement du positionnement politique. Demain, il s'agira des moyens. La Chine est en train de perdre du temps à rechercher une solution sécurisée avec le Dalaï-Lama, désormais âgé.

La force de la multiplicité

La société tibétaine en exil accepte aujourd'hui davantage la multiplicité des idéologies et des perspectives. C'est un développement social véritable que nous avons acquis en vivant dans des pays libres. Cela est véritablement devenu la force de la communauté tibétaine. La force de notre société ne consiste aucunement à suivre aveuglément un dirigeant, mais à oeuvrer selon ses propres convictions politiques. La multiplicité est à la fois une merveille et un pouvoir.

Bien que le gouvernement tibétain en exil ait demandé de réfréner toute protestation antichinoise durant l'actuelle visite de Hu Jintao, et même si Sa Sainteté a formulé une requête similaire lors de son discours le 10 mars cette année, il ne s'agit que d'une requête. Il revient à chaque individu de décider. Et pour les groupes de soutien, je pense que, dans la mesure où ils sont des volontaires pour soutenir le Tibet, ils doivent continuer de forger leur opinion et décider par eux-mêmes. Les groupes de soutien sont dédiés au Tibet, pas aux décisions du gouvernement tibétain en exil qui sont changeantes selon les besoins politiques. Notre différence d'opinion est tout simplement naturelle. Il doit y avoir un respect mutuel. Nous devons célébrer notre différence.

Les Tibétains ne sont pas éparpillés à travers le monde : nous nous sommes déployés à travers le monde. Et à chaque coin du monde, il doit y avoir des campagnes pour un Tibet libre. Nous ne sommes pas divisés dans nos opinions : nous sommes riches dans notre pluralité. Et nous explorons des centaines de voies différentes pour trouver une solution. Cela est notre force.

T.T.

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*Appel du Dalaï-Lama aux Tibétains de l'intérieur de ne pas porter de fourrures et de peaux d'animal afin de préserver l'environnement et la faune sauvage (janvier 2006).