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FONDEMENTS POUR UN MOUVEMENT DE LIBÉRATION
Déclarer le Tibet indépendant
Par Tenzin Tsundue, mars 2004

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Tenzin Tsundue
dossier : Diplomatie
autre langue : anglais
 

Le 10 mars cette année, pour le 45e anniversaire du soulèvement national tibétain, Delhi verra le plus grand rassemblement de Tibétains et de défenseurs du Tibet jamais organisé. Nous avons appris que les Tibétains envisageaient de venir à Delhi en   bus, en camions et en train. Beaucoup arrivent aussi de pays étrangers. Le Dalaï-Lama s'adressera à la foule à New Delhi et déclarera que le Tibet est un pays indépendant. Pour cela, le gouvernement tibétain en exil et les ONG tibétaines ont travaillé de concert tout le temps.

Non, ceci n'arrivera pas lors du prochain Sum-Chue Durdren. Je souhaite que cela arrive. New Delhi n'a probablement jamais connu un tel rassemblement où plus de cinq mille Tibétains se sont réunis. Le plus grand rassemblement pour le Tibet, à Delhi, a été la grève de la faim jusqu'à la mort de 1998, où Thupten Ngodup s'est immolé. Organisée par le Congrès de la Jeunesse tibétaine, cette grève a créé un tel lien émotionnel entre les Tibétains que les volontaires et les donations débordaient littéralement.

Prudence et spontanéïté

Notre lutte a besoin d'une telle impulsion qui permettrait de créer ce que nous n'avons pas : un mouvement de libération. Mais ceci n'arrive pas avec la mentalité de « projet et de programme » avec laquelle nous travaillons. Tout doit être réfléchi et faire l'objet d'une grande stratégie dans la perspective d'un Tibet libre. L'an dernier, lors du 10 mars, les Tibétains et les défenseurs du Tibet étaient divisés : le Kashag avait recommandé de « réfréner l'expression de tout sentiment anti-chinois, que ce soit de manière physique ou bien verbale ». Dharamsala était évidemment sous influence. Nous avons vu la procession rituelle du 10 mars serpenter silencieusement dans les rues de la station thermale. Ni colère, ni protestation. Juste une forme humaine transparente en une seule file. L'« appel » était censé valoir jusqu'en juin 2003, date jusqu'à laquelle il nous fallait « faire des gestes positifs en vue de créer une atmosphère favorable au dialogue avec les dirigeants chinois ». Mais non ! Ils ne furent pas touchés. Notre échéance s'effondra sans résultat. De même que notre maigre foi aveugle comme quoi ils écouteraient notre dieu-roi Sa Sainteté le Dalaï-Lama. La Chine nous a récemment renvoyé en pleine face les trois mêmes préconditions inacceptables dans l'éventualité d'un dialogue. Notre troisième délégation se tient prête depuis août dernier, comme l'a rappelé le gouvernement tibétain en exil qui attend que la Chine accepte notre proposition d'une nouvelle visite.

Le dialogue, comme un clap, doit advenir avec le consentement des deux parties. Bien qu'étant philosophiquement une merveille, l'approche de la voie du milieu n'est pas praticable avec la Chine. Sa Sainteté a accepté de revenir à cette option dans son discours de 1994. Nous avons avancé de cette manière jusqu'à aujourd'hui, en 2004, parce que dans notre sondage d'opinion, lors du référendum de 1997, nous avons renvoyé notre responsabilité de choisir le but de notre lutte au Dalaï-Lama, alors que celui-ci nous demandait de réfléchir à une alternative. La 12e assemblée vota une résolution qui fut aussitôt adoptée par le Kashag. Toutefois, la politique de dialogue pour trouver une solution a une plus longue histoire et remonte à 1979.

Ces 24 années de tentatives à espérer sans espoir la clémence de Pékin nous ont fait rester immobiles et attendre. Et l'attente a été longue et sans résultat. Nous avons perdu le sens de l'urgence et de la spontanéité dans notre lutte. Le peuple espère du gouvernement en exil, le gouvernement de la délégation, et la délégation espère à son tour des Chinois. La clé est à Pékin et non à Dharamsala. Et pendant ce temps, nos hôtes montrent des signes de changement dans leur état d'esprit. La récente charge policière à Dharamsala, contre 80 Tibétains qui marchaient vers Delhi, choqua l'opinion à travers le monde. Le soutien que nous avions capitalisé sur l'Inde était à découvert. L'ordre de bloquer la marche venait d'en-haut et sonnait comme une obligation, même pour les policiers de Dharamalsa pourtant familiers des résidents tibétains. Le Népal a accueilli les Tibétains plus à contrecoeur. Le royaume himalayen n'autorise aucune activité en faveur d'un Tibet libre. Même les portraits du Dalaï-Lama lors de rassemblements publics sont perçus comme des offenses. Le Bhoutan se comporte de manière identique. Est-ce donc là une manière pour le gouvernement indien d'anticiper le jour infâme d'une politique d'apaisement à l'égard de Pékin ? Est-ce que l'Inde donnera à son tour le change comme l'ont fait le Bhoutan et le Népal ?

Liberté du choix politique

D'un autre côté, si nous pouvions initier un mouvement public après avoir déclaré que le Tibet est un pays indépendant, nous commencerions une politique de non-coopération vis-à-vis de la Chine. Le rétablissement de l'indépendance comme but de notre lutte raviverait nos troupes. La complicité qui réunirait tous les Tibétains, de l'intérieur comme de l'extérieur, avec l'appui de tous nos amis, permettrait de créer un mouvement pour la liberté. Ceci exercerait notre sens de la communauté si indispensable à la reconstruction de notre nation. La culture démocratique serait ainsi apprise à travers ce processus. A travers le temps, une telle communauté resterait forte et indépendante.

Notre lutte a été affaiblie par notre propre esprit de compétition, lequel a divisé notre communauté. La maturité d'esprit, qui voudrait que chaque individu et chaque groupe travaillent en coordination au sein d'un large mouvement, reste chez nous un objectif encore à atteindre. A cause de cela, la force que nous avons recueillie aux quatre coins du monde est devenue notre faiblesse.

Aujourd'hui, notre communauté en exil est divisée entre les conformistes qui s'accordent avec la position du gouvernement et les non-conformistes qui aujourd'hui encore affirment que l'indépendance devrait être l'objectif final de notre lutte. Les non-conformistes sont perçus comme des rivaux à la position du gouvernement. Ce que l'on oublie de comprendre à travers ce discours, c'est qu'il n'y a aucun problème quelles que soient les options politiques que l'on choisisse, dès l'instant où on le fait avec sincérité et qu'on a toute liberté et le droit de le faire.

Bien que le Lhosar (nouvel an tibétain) soit passé, si nous formulions de bonnes résolutions comme les occidentaux le font, quelles seraient les vôtres ? Dès que nous nous remémorons le sacrifice de plus d'un million de Tibétains pour un rêve appelé Tibet libre, nous réinvestissons notre cause. Un vieil homme qui combattit les Chinois durant de nombreuses années au Tibet, puis depuis le camp de guérilla au Mustang - toujours en vie à l'âge de 85 ans - me dit un jour : « La lutte pour la liberté que nous avons commencée doit finir avec vous, les jeunes, en ramenant Sa Sainteté au Tibet dans la dignité ». Pointant du doigt son compagnon de combat qui habite au camp de réfugiés de Jampaling, au Népal, il me dit : « Si cela n'arrive pas, demain, lorsque nous mourrons, nous serons incapables prendre notre dernier souffle ».

T.T.
Tibetan Review, mars 2004