ARTICLES
 
CONFUSION DES CHAMPS DIPLOMATIQUE ET MILITANT
Diplomatie et dissuasion
Par Tenzin Tsundue, novembre 2004

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Tenzin Tsundue
dossier : Diplomatie
autre langue : anglais
 

Je n'ai jamais été haï par quiconque autant que par ce chien. Ce chien m'aboie après avec une agressivité et un enthousiasme extraordinaires, me faisant passer pour un voyou aux yeux des personnes qui flânent dans le voisinage. Ce chien n'oubliera jamais le coup de pied que je lui ai donné sur la truffe la fois où il m'a mordu. C'est pourquoi j'évite désormais cette route.

Durant 45 ans, nous, en exil, avons suivi les Chinois à la trace pour avoir illégalement envahi le Tibet et pour avoir poursuivi leur colonisation avec tant de répression et tant de violations des droits de l'homme. Nos protestations ont marché. Aujourd'hui, la lutte tibétaine en exil bénéficie d'une couverture médiatique favorable, bien que les différents gouvernements voient d'abord leurs propres intérêts nationaux et continuent de considérer le Tibet comme une partie de la Chine. Même si nous n'avons pas la force politique, militaire ou financière de la Chine, pas plus que nous n'avons la force de son industrie de propagande, nous avons conquis le coeur des gens à travers le monde.

Plaidoyer contre la «requête»

A peu près à cette époque, il y a deux ans, le gouvernement tibétain en exil formula une « requête » à tous les Tibétains et défenseurs du Tibet : « refreiner les protestations contre la Chine ». Ceci a divisé notre force. Tandis qu'une bonne partie de la population usa de ses droits démocratiques et poursuivit les manifestations de protestation, une autre partie est restée confuse et ne sait toujours pas quoi faire. La communauté est encore dans un processus d'apprentissage de la démocratie et, sans s'interroger, prend ainsi la « requête » du gouvernement pour un ordre. Et c'est trop d'attendre des gens du peuple de prendre la « requête » comme une requête et non comme un ordre.

Ceci a créé beaucoup de confusion au sein de la communauté durant les deux dernières années. Les manifestations de protestation, la seule chose que n'importe quel Tibétain peut apporter comme sa contribution personnelle à la lutte, ont été découragées. Ceux qui ont été au-devant ont été considérés comme des rebelles. Oui, je fais un plaidoyer contre la « requête ». Le gouvernement tibétain en exil exécute la politique du Parlement pour trouver une solution négociée. Ainsi, l'effort pour y parvenir poursuivra son propre chemin. Cet effort doit consister uniquement en cela et ne pas entraîner de dissuasion envers ceux qui luttent pour un Tibet indépendant. Surtout quand ces manifestations de protestation fonctionnent. Trulku Tenzin Delek Rimpoché sera peut-être exécuté le mois prochain si nous restons silencieux et si nous ne faisons rien, juste parce que nous croyons encore en des négociations et que des mesures pour instaurer la confiance sont perceptibles. Les Tibétains de l'intérieur ont tellement risqué et fait tout ce qu'ils ont pu pour le sauver, qu'il nous revient maintenant de stopper l'exécution.

Récemment, la délégation tibétaine est rentrée de sa visite en Chine et au Tibet. M. Lodi Gari, alors qu'il s'exprimait à l'occasion d'une conférence de presse à Dharamsala, le 1er octobre dernier, a de nouveau répété pour la troisième fois que les officiels chinois et tibétains qu'il avait rencontrés avaient montré des signes positifs. Et promit l'établissement d'une plus grande relation de confiance. Je me suis assis parmi les journalistes à l'arrière de la salle. A travers les têtes, les épaules et les flashs, j'ai vu M. Lodi Gary parler avec sa main droite, son pouce et son index se rejoignant à plusieurs reprises comme pour signifier la création de contacts. Il prononça très clairement que les négociations n'avaient jamais été aussi proches et que nous avions des divergences fondamentales avec la Chine.

M. Lodi Gyari, ancien moine et fils de chef khampa, parla avec beaucoup de confiance et de flair, tel un diplomate. M. Kelsang Gyaltsen intervint de temps à autre, avec des mots mesurés. M. Bun -chung K. Tsering était absent. M. Dagpo S. Norbu maintenait l'ordre :« Une question par personne ! ». La question qui fut posée avec le plus d'insistance, par au moins cinq journalistes, et qui portait sur le contenu des discussions « franches et libres » avec les officiels chinois, resta sans réponse. Seul ce qui pût transparaître fut ainsi laissé à l'interprétation de chacun.

Quels qu'aient été notre espoir et notre excitation déraisonnée lors du retour de la délégation de Chine, le gouvernement de Pékin semble plus rigide que jamais sur la question tibétaine. M. Lodi Gari, alors qu'il répondait à une question, rapporta que la Chine basait sa politique sur le « livre blanc » publié le 23 mai dernier. Il s'agit du document de la politique chinoise sur le Tibet, qui fut rejeté sans équivoque par les Tibétains en exil qui l'appellent le « livre noir ».

L'illusion d'un retour anticipé

Tandis que la délégation était en Chine, des nouvelles et des spéculations en provenance de divers défenseurs du Tibet, à la fois en occident et en Inde, indiquèrent que le retour de Sa Sainteté au Tibet pouvait être proche. Comme si, au regard de l'appel désespéré de la Chine pour son retour dans le cadre de ses relations publiques « olympiques », et de la politique de compromis du gouvernement tibétain, Sa Sainteté pouvait régler la grande histoire de l'exil en quelques années avant les Olympiades de 2008. Si Sa Sainteté retournait au Tibet, je suis sûr que 80% des Tibétains en exil rentreraient aussi.

Tôt cette année, le Premier ministre Samdhong Rimpoché donna une conférence publique sur l'approche de la voie médiane à la Youngling school de Dharamsala, lors d'un programme organisé par l'Association des femmes tibétaines. Je l'ai vu à la télévision dire que, pour le gouvernement tibétain en exil, l'« autonomie véritable » était le but final et non une étape vers l'indépendance. Je garantis qu'il était le plus sincère ici, faisant exactement ce qu'il dit en tant que « gandhien ».

Maintenant, je pense que si, après tout, cette issue se présentait, le problème serait le suivant : pour la communauté tibétaine, qui soutient l'approche de la voie médiane, l'« autonomie véritable » est seulement un moyen pour rentrer au Tibet et, une fois que nous y serons, de déployer une lutte pour la liberté. Ceci n'est pas un grand secret et nous ne devrions pas sous-estimer l'intelligence de la Chine pour voir cette politique sous-jacente. Et, à défaut, même si nous étions capables de parvenir à ce moyen d'arrangement avec la Chine, sans résoudre le conflit de base - les déclarations racistes des Chinois envers les Tibétains, les Mongols, les Turcs musulmans et les Mandchous - il n'y aurait pas de paix en Chine et au Tibet. Nous entrerions dans une situation de type israélo-palestinienne.

La proposition d'accepter l'autonomie dans un cadre chinois ferait de fait du Tibet une partie de la Chine, sans même avoir à le déclarer officiellement comme celle-ci le demande dans ses préconditions pour négocier avec Sa Sainteté. Les revendications chinoises de souveraineté sur le Tibet remontent à la dynastie Yuan, lorsque nous payions le tribut à l'Empereur mongol qui contrôlait aussi l'Asie centrale, y compris la Chine et le Tibet. Les Yuan perdirent ensuite le pouvoir au profit de la dynastie chinoise des Ming. Voilà la revendication ! Ainsi, de nos jours, alors que nous faisons ce compromis, ne sommes-nous pas en train de répéter l'histoire ? Est-ce que les enfants de la Chine de demain ne revendiqueront pas que le quatorzième Dalaï-Lama du Tibet a accepté la souveraineté de la Chine ?

Appel à la coalition

Etant opposé à cela, j'ai plaidé en faveur d'un mouvement international pour un Tibet libre. La Chine répond avec des gestes désespérés dès qu'elle perd la face ou de l'argent en raison de son occupation du Tibet. Après une campagne systématique et beaucoup de travail par les Tibétains et leurs amis au Canada, nous avons été capables de battre la Chine, même si celle-ci a menacé le Canada de sérieuses rétorsions si le Premier ministre rencontrait Sa Sainteté. En définitive, le gouvernement canadien a été obligé de le rencontrer, en raison de la pression irrésistible de l'opinion publique et en dépit sa politique de longue date consistant à courber l'échine devant l'influence économique chinoise.

La Chine aujourd'hui est pour beaucoup responsable de la souffrance en Asie. Si nous pouvions créer une coalition internationale des forces pour la démocratie et la liberté en Chine, je suis sûr que nous pourrions faire tomber ce régime communiste, colonial et corrompu, qui s'asseoit sur les têtes de plus d'un milliard de personnes. Les démocrates chinois à Hong Kong, en Australie, en Malaisie, à Singapour, aux Etats-Unis, au Canada et en Europe, les indépendantistes à Taiwan, au Turkestan oriental, au Tibet et en Mandchourie, et les adeptes de Falun Gong où qu'ils soient, deviendraient nos alliés. Est-ce que la liberté et la démocratie en Chine sont possibles ? Oui, je le crois.

T.T.
Tibetan Review, novembre 2004