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L'ÉMANCIPATION D'UN LOURD HÉRITAGE
Mangsto : notre vision démocratique
Par Tenzin Tsundue, septembre 2004

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Tenzin Tsundue
dossier : Démocratie
autre langue : anglais
 

C'est à nouveau la période de torture pour nos quatre ministres élus lorsqu'ils rencontrent nos députés au mois de septembre. Les membres du Parlement, qui sont complètement anonymes pour le grand public, ont pris l'habitude de cuisiner l'administration, interroger ses décisions, formuler des allégations, vérifier les comptes et ainsi de suite. Sans personne toutefois pour les interroger eux-mêmes sur ce qu'ils font ou ne font pas.

L'an dernier, durant la session de septembre, j'ai demandé l'autorisation d'assister aux séances parlementaires. C'était pour moi la première fois. Dans son modeste hall au rez-de-chaussée, à Dharamsala, le Parlement était en session lorsque je suis rentré. Les quelques sièges pour les observateurs et la presse étaient occupés. Ainsi je me suis assis par terre et, en allongeant le cou, j'essayais d'écouter les députés parler dans le style le plus littéraire.

Je lis régulièrement les documents de procédure parlementaire. Presque 90% porte sur des allégations, des fonds, des lois. Très peu de temps est consacré à la lutte pour la liberté ou, dans le langage du gouvernement en exil, « pour trouver une solution à notre lutte ».

Cette année, le 2 septembre, nous marquerons le 44e anniversaire de la démocratie tibétaine. Il me semble pertinent de réfléchir à notre perception de la démocratie, la culture que nous en avons dans notre communauté ou bien son manque, ses effets et son futur développement pour notre lutte, et son rôle dans le renforcement de notre communauté sur le long terme.

Refonder le principe de représentativité

Durant les deux derniers mois, j'ai rencontré de nombreux jeunes tibétains à Delhi, Dharamsala, Madras, Pune et Bombay. Comme toujours, j'ai senti une forte aversion parmi eux à l'égard de nos politiques régionales et claniques. La jeunesse tibétaine ne veut plus en porter le fardeau plus que jamais perçu comme une source de mécontentement communautaire. Quoi qu'il en soit, je crois qu'il est important que nous connaissions notre filiation et nos racines culturelles.

Nos députés, une fois élus, occupent confortablement leurs sièges pour une durée de cinq ans. Et le public se tient loin, trop loin de leurs affaires pour exiger des comptes. Il existe des dispositions constitutionnelles, mais notre communauté doit désormais développer une culture de la démocratie pour exercer elle-même ces lois.

Si élire un député est comme faire voler un cerf-volant, il vous faut avoir un fil à la main. Depuis que nos députés sont élus sur des bases superficielles et infondées - les affiliations régionales et claniques -, que font-ils exactement au Parlement en tant que représentants du Kham, de l'Amdo ou de l'U-Tsang ou bien encore des   écoles religieuses ?

Durant de nombreuses années, les voix se sont élevées dans différentes parties de la communauté pour changer la base des candidatures selon la répartition des Tibétains en exil. Ceci peut être un véritable champ d'expérimentation. Une   fois qu'une solide culture démocratique se sera développée dans la communauté, cela s'avérera utile pour le futur Tibet.

Une démocratisation progressive

Depuis les réformes agraires, les réformes constitutionnelles et la modernisation du pays par le Grand treizième Dalaï-Lama - reprises plus tard par le jeune quatorzième lorsque que le Tibet était encore indépendant - jusqu'à l'adoption de la démocratie comme principe politique en 1960, les Tibétains sont passés d'un régime féodal, traversé par la soif de pouvoir de l'aristocratie, à une communauté démocratique et progressiste. Ceci a été la plus grande avancée réalisée durant les cent dernières années.

Personne au monde n'est aussi chanceux que nous d'avoir un Bouddha vivant pour guide. Mais nous sommes-nous émancipés de sa tutelle ? Non, nous nous handicapons nous-mêmes en restant dépendants de Sa Sainteté.

En 1991, lors de l'assemblée extraordinaire du Parlement et du Kashag, le Dalaï-Lama déclara : « Je ferai tout ce qu'il sera possible, mais il est important que les gens agissent à travers les institutions démocratiques sans s'en remettre au Dalaï-Lama ».

La période de 1960 (formation de la première assemblée) à 1991 peut être vue comme l'étape numéro un : l'émergence de la démocratie. En 1991, le Parlement et le Kashag furent tous les deux dissous et le moment de la réélection arriva. Mais cette fois-ci, la responsabilité relevait complètement du peuple. Avant, lorsque les gens votaient, ils savaient que le Bouddha prendrait la décision finale. Cette fois, le Dalaï-Lama mit un terme à cette pratique de sélection vieille de trente ans. Depuis 1991, le suffrage universel emporte la décision finale.

La démocratie n'est pas un tseril à manger - le bol de tsampa réconfortant - grâce auquel une nouvelle vie commence, selon nos croyances. Même pour l'efficacité du tseril, les obligations spirituelles doivent être remplies. Bien que nous ayons reçu notre démocratie comme une bénédiction, nous devons nous efforcer de la rendre efficace. Et nous n'avons même pas voulu faire simplement cela : assumer nos responsabilités démocratiques. Un exemple récent est la résolution votée par le treizième Parlement lors de sa session de mars pour « réviser l'approche de la voie du milieu comme politique du gouvernement », accordant à la Chine une année pour répondre à notre proposition de parvenir à une solution négociée.

Maintenant, cette résolution qui a été votée par une majorité de députés a fait l'objet de censure par deux groupes régionaux, lesquels publièrent des communiqués de presse à son encontre. L'un des groupes alla jusqu'à dire que, si la résolution votée par le Parlement n'était pas retirée, les dix membres de ce groupe régional démissionneraient de leurs postes. Si cela arrivait, plus de vingt pour cent des députés existants démissionneraient, ce qui handicaperait sérieusement le Parlement.

Cette tentative de prendre le Parlement entier en otage se donnait la justification suivante : « Réviser la politique de la voie médiane réduirait le pouvoir du Dalaï-Lama ». Il s'agit précisément du genre d'étroitesse d'esprit que Sa Sainteté ne voudrait pas voir dans notre communauté. Bloquer l'évolution de notre société au nom de Kundun n'est ni une preuve de patriotisme ni un acte de foi. Au contraire, il s'agit typiquement d'une basse mentalité tibétaine, pour le dire naïvement.

Assumer nos responsabilités

Lors d'une résolution du 12e Parlement, la politique du gouvernement a été adoptée en 1997, et le Parlement a la responsabilité de contrôler l'efficacité de ces politiques de temps à autre. Ceci est son rôle et cela ne revient pas à réduire le pouvoir de Sa Sainteté. En fait, le Dalaï-Lama serait le premier à se réjouir d'une telle initiative de la part du peuple.

Sa Sainteté nous a montré le chemin lorsque, dans son discours du 10 mars 1996, il dit : « C'est ma conviction que la démocratie est la meilleure garantie pour la survie et l'avenir du peuple tibétain. La démocratie confère des responsabilités aussi bien que des droits. Le succès de notre lutte pour la liberté dépendra ainsi directement de notre capacité à les assumer collectivement ».

Notre histoire montre que durant les 600 années de l'institution du Dalaï-Lama, il y avait des crises politiques à chaque fois que celui-ci mourrait. Le pays s'enlisait dans le chaos et l'anarchie, traversé par les luttes intestines et parfois même la guerre civile. Ne pouvons-nous pas tirer les leçons de notre histoire et renforcer notre communauté tant qu'il y a la lumière du jour ? Ô combien éprouvons-nous l'insécurité simplement en pensant au moment où l'actuel Dalaï-Lama ne sera plus. Nous ne pouvons pas en parler. Ceci est considéré comme un mauvais présage.

La démocratie apporte des responsabilités. Et pour nous, cela doit consister à retirer notre responsabilité des épaules d'un seul homme. Un homme qui en a déjà fait assez pour nous parce que cela nous semblait normal, pendant que nous étions occupés à construire nos maisons et à chauffer nos foyers.

Imaginez la force de 150.000 Tibétains en exil prenant des initiatives personnelles pour notre cause, faisant tout leur possible et soutenus par les amis du Tibet à travers le monde. Ceci remobiliserait les individus, les organisations et peut-être les gouvernements à notre cause. Ce type de campagne coordonnée à travers le monde pourrait libérer le Tibet.

T.T.
Tibetan Review, septembre 2004