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HOMMAGE AUX NOUVELLES GÉNÉRATIONS
Sontsa : le pouvoir de la jeunesse
Par Tenzin Tsundue, août 2004

sommaire : AT n°1 - 2006
auteur : Tenzin Tsundue
dossier : Démocratie
autre langue : anglais
 

La vieille grand-mère reformula sa question : « Je veux dire, êtes-vous Amdo, Khampa ou Toepa ? ». Lobsang la regarda de nouveau d'un air méfiant. Sur un ton de bravade, il répondit : « Tibet ! ». Une grand-mère murmura avec condescendance : « Visiblement ce garçon ne connaît ni ses ancêtres ni son pays natal ». Cette anecdote s'était déroulée dans un restaurant de McLeod Ganj, où mon ami Lobsang travaillait comme serveur après avoir quitté l'école. Il essayait d'être poli avec ce gang de grand-mères auxquelles il servait du thé, lorsque l'une d'entre elle lui avait demandé : « Quel est votre pays natal ? ».

La plupart des jeunes tibétains auraient probablement répondu de la même manière que Lobsang. Quelques-uns ignorent leurs racines parentales. Beaucoup savent, mais n'aiment pas être identifiés à des clans. Les jeunes tibétains ne veulent pas porter le poids supplémentaire de leurs identités régionales et claniques qui, plus que tout, sont devenues un instrument de division pour de nombreux politiciens de bas étage dans la communauté.

Les jeunes tibétains choisissent de rester loin de ces catégorisations. C'est une nouvelle génération qui émerge avec son propre sens de l'identité. Ils ont vu de telles catégorisations avoir pour résultat un fondamentalisme communautaire.

Le défi est de connaître ses racines culturelles et parentales, et cependant de ne pas tomber dans le piège du fanatisme clanique qui a rigidifié les parlementaires tibétains. C'est un équilibre délicat qu'il me semble que nos jeunes doivent maintenir pour entraîner la communauté de l'avant, vers un développement positif. A travers cela, nous atteindrons cette fantastique vision démocratique pour laquelle les exilés se battent.

La jeunesse, espoir d'un Tibet libre

Depuis le début de notre vie en exil, Sa Sainteté le Dalaï-Lama a souligné la grande importance d'une croissance saine des enfants tibétains. La jeunesse tibétaine, qui reçoit une éducation à la fois traditionnelle et moderne, influencera beaucoup le futur Tibet. Aujourd'hui, il existe plus d'une centaine d'écoles tibétaines en exil.

Les enfants de l'exil sont l'espoir pour un Tibet libre. Sa Sainteté utilise un mot spécial pour cela : « Sontsa ». Sontsa n'est pas la graine non-germée. Ce n'est pas non plus un potentiel réalisé. C'est la tige. C'est la pousse déjà fertile et pourtant encore jeune. C'est la promesse d'un futur merveilleux dans Sontsa. Quand un enfant grandit à l'école, les anciens lui transmettent un formidable rêve, un rêve nommé « Tibet Libre », un pays à nous, le pays que nos anciens ont perdu avec les Chinois et nous devons grandir vite pour le réclamer. Il y avait beaucoup de patriotisme dans notre éducation, que cela soit à propos du drapeau national, de notre leader Sa Sainteté ou de l'étude de l'histoire et de la politique tibétaines.

Aujourd'hui, nous sommes grands et prêts à nous battre pour ce rêve. Mais les règles ont changé. Cette liberté pour laquelle nous battre n'existe plus. Le but a changé et nous sommes abandonnés sans plus aucun rôle à jouer. Maintenant, nous ne pouvons même plus manifester. Les anciens nous accusent alors de déloyauté envers la requête du gouvernement en exil à rester calmes.

Il n'y a pas de gloire à batailler pour un compromis. Et le compromis ne semble pas non plus porteur d'espoir. De toute façon, s'il nous était accordé, est-ce que les jeunes resteraient silencieux et seraient satisfaits par cette autonomie ?

La Tibétanité

Assez souvent, je suis amené à travailler avec des étudiants d'université à travers toute l'Inde. Les étudiants tibétains de ces villes ont formé des associations à travers lesquelles ils font collectivement campagne pour le Tibet. Elles fonctionnent sur des fonds récoltés dans les camps tibétains lors des vacances d'hiver et d'été. Ces associations sont doublées d'organisations caritatives prenant soin des étudiants dans des périodes d'urgence comme la maladie ou les accidents.

L'année dernière, j'étais à Mangalore, une ville côtière de l'Inde du sud. Environ 300 jeunes tibétains étudiaient là-bas. Au cours des quatre jours du festival, un étudiant indien curieux demanda à un jeune tibétain du même âge : « Cela ressemble à quoi, le Tibet ? ».

L'étudiant tibétain s'interrompit au milieu de son discours et se mit à réfléchir. Il rassemblait peut-être des images du Tibet qu'il avait vu dans des films et des photographies. La plupart des Tibétains nés et élevés en exil n'ont jamais vu le Tibet. Même les centaines qui se sont échappés très jeunes n'ont pas vu beaucoup plus de leur terre natale que le village qu'ils ont fui.

Leur Tibet est créé par leur imagination, leur éducation, les histoires qu'ils ont entendu raconter par les anciens et les touristes et ce qu'ils ont hérité par le sang. Il n'y a pas de citoyenneté à revendiquer, le Dalaï-Lama est leur passeport. Ils sont nés réfugiés.

Oui, comme toute nouvelle génération de toute communauté, nous avons aussi des problèmes avec la langue, les coutumes et, oui, nous avons beaucoup de comportements différents. Pourtant, très profondément, nous sommes Tibétains. Chaque mention du Tibet et du Dalaï-Lama dans un journal ou à la télé nous touche. C'est quelque chose de très intime. Les Tibétains égarés dans des pays étrangers avec ou sans papiers me parlent de ce sentiment. C'est tout simplement magique. Cela, je le crois, est la Tibétanité. Et je sais que cela est en tout Tibétain.

A la fin du jour, nous voulons aussi rentrer à la maison, un endroit chez nous, un lieu auquel nous appartenons. Il est très difficile d'imaginer qu'il y aura un Tibet libre et de reporter notre rêve nommé « chez nous ». Et pourtant la lutte doit continuer.

Poursuite de la lutte

Souvent, on me demande comment les Tibétains devraient canaliser leur pouvoir émotionnel pour parvenir à un véritable travail en faveur du Tibet libre. Aujourd'hui, alors que les jeunes reçoivent une très bonne éducation, qu'ils sont dotés d'une langue globale et de connaissances technologiques, nous pouvons mener un combat virulent. Les jeunes d'aujourd'hui ne sont plus liés aux loyautés coutumières. Ils sont patriotes, mais éduqués et informés.

Si seulement nous pouvions nous débarrasser de nos inhibitions quand, au nom de la foi, nous plaçons tout le travail pour libérer le Tibet sur les épaules d'un seul homme : Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Nous sommes du genre à partager les responsabilités alors qu'en même temps, nous nous laissons guider par Bouddha.

Nous avons toutefois un groupe de jeunes qui ont excellé dans leurs domaines respectifs - service social, direction, art et littérature - et qui sont devenus des exemples. Norsang dirige le site web tibétain le plus populaire Phayul. Lobsang Tsering dirige Kunphen : son centre de désintoxication à Dharamsala a aidé plus de 120 patients. Rapsel milite pour le végétarisme, voyageant dans les camps tibétains à travers toute l'Inde. Techung et Tsering Gyurme font de la musique. Tenzin Dorjee est photographe. Karma Sichoe peint des thangkas. Lhadon Tethong est une jeune dirigeante, elle est aussi présidente de l'organisation internationale « Students for a Free Tibet ». Et les plus si jeunes Dolma Gyari et Karma Yeshi sont au Parlement tibétain.

Je salue ceux-ci et les nombreux autres qui travaillent en silence de manière engagée et ont dédié des années de travail au Tibet. Cet article est un tribut à ce pouvoir de la jeunesse, à cette nouvelle génération de Tibétains en exil qui grandit et fait que « Sontsa », le rêve de Sa Sainteté, devient réalité : la promesse d'un nouveau Tibet.

T.T.
Tibetan Review, août 2004