ARTICLES

 
RECONNAISSANCE DIPLOMATIQUE : UN POIDS, DEUX MESURES
Timor, Monténégro, à quand le Tibet ?
Par Claude Levenson, mai 2007

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Claude Levenson
dossier :
 

Alors qu'à l'ONU on s'interroge doctement ces temps-ci - pour ne pas dire on se chamaille selon ses intérêts immédiats - sur l'opportunité de créer un nouvel Etat, le Kosovo (1,9 million d'habitants) en Europe, peut-être n'est-il pas inutile de revisiter un passé pas si lointain pour qu'il soit oublié. L'an dernier, après un scrutin d'autodétermination, le Monténégro (650.000 habitants) accédait à la souveraineté nationale et devenait le 192e membre de l'organisation internationale, s'ajoutant à la bonne quarantaine d'Etats de moins d'un million d'habitants représentés à l'auguste assemblée. Et vivement courtisés à l'heure des votes... Dès lors, pourquoi pas le Tibet et ses six millions de Tibétains, militairement envahi en 1950 par son voisin chinois et soumis depuis à un dessein soigneusement mené de sinisation accélérée ? Les exemples réussis de projets analogues dûment programmés en Mongolie intérieure, en Mandchourie, voire au Turkestan oriental témoignent qu'il ne faut pas prendre à la légère pareille menace.

Relativisme politique

La revendication d'indépendance des Tibétains, comme celles d'autres peuples, se fonde sur le respect des normes démocratiques, mais aussi sur la différence culturelle, historique, linguistique et ethnique. Sans négliger le droit à l'autodétermination inscrit dans la Charte de l'ONU. Parmi les Cinq Grands détenteurs du privilège du droit de veto au Conseil de sécurité, la Chine s'en accommode fort bien quand il est question de Timor ou des Palestiniens, en championne autodéclarée du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes s'il s'agit des autres, mais surtout pas quand elle s'estime visée dans ses "affaires intérieures", notamment concernant le Tibet. Mais à Pékin, on n'est pas vraiment à une contradiction près : les subtilités de la propagande le démontrent.

Ainsi, dans la foulée d'une révision de vocabulaire avec les JO de 2008 en point de mire et afin de se montrer sous un jour plus amène, la Cité interdite préfère aujourd'hui se gargariser de son "développement pacifique" plutôt que de sa "montée en puissance pacifique" en vogue auparavant. Pour mieux masquer l'accroissement constant de ses dépenses militaires ? Dans un registre semblable, surtout après l'inauguration en fanfare du train reliant enfin - vieux rêve des autocrates chinois - Pékin à Lhassa, on note brusquement comme un changement d'angle de vue : le Tibet n'est plus "lointain, barbare et non-civilisé", le voilà devenu - par enchantement, bien sûr - "paradis touristique de sérénité", sinon le très "mystérieux et mythique Shangri-la", essayant du même coup de voiler pudiquement la politique coloniale mise en oeuvre à son encontre.

L'intangibilité des frontières

En écho, ou en réponse à cette colonisation, au cours des années récentes, un tabou se dissipe en catimini parmi la jeune génération tibétaine, tant en exil qu'à l'intérieur, afin de réclamer son dû en se posant la question de savoir ce qu'il en sera de la question tibétaine en l'absence du Dalaï-Lama. Non pas contre le XIVe   Dalaï-Lama et sa voie médiane, mais plutôt en l'accompagnant dans une quête parallèle. A considérer avec attention l'histoire tibétaine, force est de constater que dans le jeu complexe des relations de ménage à trois entre le Tibet, l'Inde et la Chine, Lhassa a tenu son rôle d'Etat indépendant. Avec les hauts et les bas d'un choix de société différent de ses deux grandes voisines certes, mais avec la même farouche détermination de s'affranchir de tout joug étranger. Spécialiste en recherches sur l'identité historique chinoises, Ge Jianxiong, professeur d'université à Shanghai, le reconnaissait explicitement dans un article de décembre 2006 paru dans une revue historique chinoise, en avouant non sans un certain courage que "le Tibet n'a pas toujours fait partie de la Chine".

A l'heure où s'élargit la perspective historique sur l'évolution d'ensemble des alliances éphémères, du démantèlement des empires et des renaissances inattendues, les pays baltes, les micro-Etats ex-yougoslaves ou les républiques asiatiques ex-soviétiques posent à leur manière la question de l'intangibilité des frontières et illustrent les surprises des séismes politiques des temps modernes : qui préjugerait de l'avenir ? Mao prétendait que "le pouvoir se trouve au bout du fusil" certes, mais Lu Xun l'avait devancé en affirmant que "les mensonges écrits à l'encre ne pourront jamais déguiser les faits écrits dans le sang". Et longue est la mémoire des peuples...

C.B.L.