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CINÉMA : DREAMING LHASA - 2006
La réalité de l'exil telle qu'elle est
Par Dechen Pemba, mai 2006

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Dechen Pemba
dossier : Culture
autre langue : anglais
 

En l'absence de toute industrie cinématographique tibétaine, ce fut sans doute un défi de porter ce projet à l'écran, mais Dreaming Lhasa est à bien des égards une réussite admirable. C'est un film intelligent, professionnel et qui incite à la réflexion. Il reflète fidèlement les situations auxquelles les Tibétains en exil doivent aujourd'hui faire face. L'intrigue, la sympathie des personnages et les thèmes universels de l'identité, de l'amour et de la séparation ici traités suffisent amplement à tenir en haleine le spectateur durant 90 minutes. Ce superbe film indépendant, réalisé par des cinéastes talentueux, mérite une audience bien plus large que celle du seul circuit des festivals de films.

Le principal protagoniste de Dreaming Lhasa, Karma, est une américaine d'origine tibétaine à la recherche d'elle-même, de ses racines et de son identité tibétaine. Karma se rend à Dharamsala, la capitale des Tibétains en exil, en Inde du nord, afin de réaliser un documentaire sur la diaspora tibétaine. On la voit interviewer d'anciens prisonniers politiques (dans leur propre rôle). Son assistant, Jigme, est un jeune homme dynamique comme on en croise beaucoup à Dharamsala, né en Inde, sans but précis dans la vie, mais rêvant d'un avenir meilleur aux Etats-Unis, la Terre Promise.

Le chemin de Karma croise celui de Dhondup, un Tibétain engagé lui aussi dans une quête personnelle. Dhondup a récemment fui le Tibet et fait le voyage jusqu'à Dharamsala afin d'exaucer les dernières volontés de sa mère mourante en rapportant une boîte à amulettes à une vieille connaissance nommée Loga. Tandis qu'ils fouillent plus profondément dans l'histoire du mystérieux Loga et de sa boîte, ils s'embarquent ensemble dans une aventure qui les conduit à une série de rencontres et à la découverte de différents lieux. L'intrigue se déroule, se noue, prend un tour inattendu et saisissant, à la manière d'un bon vieux thriller. L'histoire passée et présente du Tibet sont adroitement mêlées tandis que dans leurs cheminements respectifs, Karma et Dhondup, ne cessent de se rapprocher.

L'histoire commence vraiment à se compliquer après la découverte d'une pilule de cyanure dans la boîte destinée à Loga. Cela révèle un aspect de l'histoire tibétaine moderne assez méconnu, à savoir le combat des soldats tibétains pour la liberté, rassemblés et entraînés par la CIA durant la guerre froide pour mener une guérilla contre les envahisseurs chinois.

Le tiraillement d'une identité disloquée

Le film parvient ainsi à délivrer plusieurs messages complexes, non seulement sur les difficultés actuelles du Tibet, mais aussi sur les capacités de résistance et de défi des Tibétains à travers les générations. Des soldats oubliés d'une génération en voie de disparition (certains font une apparition dans le film) aux manifestations pacifiques, en passant par ces jeunes engageant des grèves de la faim en ultime recours, la question qui se pose est de savoir où va le combat tibétain ? La nouvelle génération de Tibétains dépeinte dans le film mourra-t-elle aussi dans l'exil, loin de son pays "natal" ?

L'immersion de Karma dans ce monde et cette culture tibétaine en exil, les manifestations, la colère, la frustration et la tristesse, les témoignages d'anciens prisonniers politiques, la touchent et la désorientent. Elle se sent en fait tiraillée entre deux mondes, sa vie et la relation chaotique qu'elle entretient avec son ami aux Etats-Unis et ses racines tibétaines. Son accent américain, perceptible alors qu'elle parle un tibétain académique, trahit cette identité disloquée.

Bien que le personnage de Karma ne soit pas très étoffé dans le film, l'actrice Tenzin Choekyi Gyatso incarne pour son premier rôle un personnage sympathique. De même, Tenzin Jigme est très crédible et endosse le rôle avec enthousiasme. Toutefois, l'acteur le plus exceptionnel de Dreaming Lhasa est sans conteste Jampa Kelsang dont l'interprétation d'un Dhondup posé et réfléchi est remarquable. Il regarde, parle et marche exactement comme le font les nouveaux réfugiés tout juste arrivés du Tibet, et ce jusque dans les moindres détails, comme la manière de porter sa veste sur ses épaules.

L'existence du Tibet par son absence

Les spectateurs tibétains admireront et apprécieront le film, non seulement parce qu'il parvient de façon saisissante à éviter toute fausse note, mais parce qu'il dépeint aussi de façon si précise les Tibétains en exil. De la charmante scène d'ouverture sur une cabine téléphonique indienne, les autocollants sur les murs des maisons tibétaines, la musique tibétaine enregistrée comme sonnerie d'un téléphone mobile et les jeunes de Dharamsala obnubilés par l'idée d'obtenir un visa pour les Etats-Unis, tous sont autant de détails observés par des personnes qui connaissent cette communauté de l'intérieur. Le film vise juste, peut-être trop reprocheront certains. Il y a toutefois quelque chose de typiquement tibétain dans cette histoire cyclique, à savoir que les personnages finissent au point d'où ils sont partis. Le voyage est bouclé. Les réalisateurs sont parvenus à dépeindre habilement une tranche de la diaspora, sans pitié ni allusion malveillante. Le fait que le film ne montre à aucun moment le Tibet ou Lhassa, comme suggéré dans le titre, colle ici à la réalité. Pour nombre de Tibétains nés en exil, Le Tibet n'existe que par cette absence, ce vide qui s'exprime ici dans chaque personne ou objets montrés à l'écran.

Evitant la vision romantique du Tibet privilégiée par les réalisateurs, on ne nous montre pas de majestueux paysages de montagnes, d'images baignées de safran, de moines en lévitation ou de débats philosophiques. Même le personnage le plus célèbre du Tibet, le Dalaï-lama, ne fait qu'une apparition passagère. Dreaming Lhasa préfère dire les choses telles qu'elles sont et dépeint avec force une réalité peu glamour, les frustrations de la jeunesse, les espoirs et les regrets des anciennes générations, le combat pour la survie, et la fracture de ces identités déplacées, tout cela avec honnêteté, et une bonne dose d'affection et d'humour.

D.P.