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LES LIMITES DE LA CRITIQUE, LE TEMPS DE LA CONSTRUCTION
Le défi d'un projet indépendantiste
Editorial, novembre 2007

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur: Alternative tibétaine
dossier :
autre langue : anglais
 

Dans Rangzen Charter (1999), Jamyang Norbu évoquait la "première étape" d'un mouvement indépendantiste : "Avant toute discussion sur la stratégie ou l'organisation du combat pour la liberté, il est absolument nécessaire que les personnes ou les organisations qui chérissent la liberté et l'indépendance du Tibet déclarent ouvertement et sans équivoque leur dévouement à cette cause". Aujourd'hui, et non sans mal, cette "première étape" est accomplie.

En effet, plusieurs événements se sont tenus en 2006 et 2007 : la Déclaration d'indépendance des Nations de la Haute-Asie (Washington, septembre 2006), la Conférence internationale du Chushi Gangdruk (New York, décembre 2006), le Forum international de Turin (mai 2007), la réunion du Comité Asie-Pacifique de la Jeunesse socialiste internationale (Oulan Bator, juin 2007) et la Conférence indienne pour l'indépendance du Tibet (New Delhi, juin 2007). Autant de pas accomplis dans la dynamique d'un mouvement émergent en faveur de Rangzen.

Mais au-delà de la "première étape", ce qui importe, c'est la suivante. Et probablement s'agit-il de la plus décisive, la seule à être véritablement fondatrice : l'unification et la structuration d'un mouvement indépendantiste. Car pour l'heure, lors de ces conférences, les participants se sont souvent contentés de faire le constat d'échec de la ligne officielle actuelle et de décrypter les prémices ou les conditions d'un hypothétique effondrement chinois. Ce qui, en termes de projet indépendantiste, s'avère très réducteur.

Les partisans de Rangzen ne peuvent plus se contenter de critiquer indéfiniment le gouvernement tibétain en exil en vue d'un changement politique, sans faire de propositions puis les mettre en oeuvre. Car si la ligne et l'action du gouvernement ne sont pas parfaites et semblent condamnées à l'impasse, elles sont pourtant pour l'instant la "seule solution" : un radeau à la dérive, certes, mais qui flotte. Et il ne s'agit pas de le faire sombrer.

Car le gouvernement tibétain est tout d'abord l'otage d'une situation qui ne lui est pas favorable, sans autre marge de manoeuvre. Ensuite, son légitimisme acharné fait que ce n'est pas lui qui apportera le changement sans que le Dalaï-Lama n'en prenne d'abord l'initiative. Et ce qui manque à l'un ou à l'autre pour faire le pas, c'est l'horizon d'une stratégie alternative viable. C'est en cela que doit consister le travail des indépendantistes. Mais ce qui n'existe pas - une proposition alternative concrète immédiatement disponible - ne s'invente pas du jour au lendemain, et il ne s'agit pas de se précipiter, quel que soit le sentiment d'urgence. Durant le temps de cette maturation nécessaire, il reviendra aux indépendantistes d'agir ou de se positionner lorsque le gouvernement tibétain ne le pourra pas, en s'efforçant également de tirer profit de cette situation (lire page 16).

S'agissant d'attendre ou d'exploiter l'instabilité en Chine, l'effondrement du géant aux pieds d'argile est depuis longtemps pronostiqué. En attendant, le géant se tient toujours sur ses deux jambes, maîtrisant encore son équilibre, certes miraculeusement. Sans exclure ce scénario, qui a le mérite de poser sur la Chine un regard à la fois moins optimiste et moins défaitiste que celui du   gouvernement tibétain en exil, il ne s'agit pas de tout miser dessus ni de se tromper d'objectif. Car avant toute chose, ce qui manque, c'est un mouvement indépendantiste identifiable, capable de décider et de mener ses actions comme ses alliances, quelles que soient celles-ci. Et ce scénario chinois en est un parmi d'autres, il a également pour défaut de donner un nouveau prétexte aux indépendantistes de se détourner de leur obligation première : unifier et structurer leur mouvement.

Afin d'amener l'alternance et parvenir à terme à un véritable changement politique en exil, les indépendantistes devront avant tout se soucier d'assurer leur propre légitimité politique, à commencer par leur représentativité parlementaire. Un mouvement, un projet et une visibilité politique, voilà ce qui fait encore défaut aux combattants de Rangzen. Oui, l'indépendance est possible, mais sans brûler les étapes.

M.V.
pour Alternative tibétaine