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DE L'UTILITÉ D'UN GROUPE PARLEMENTAIRE
La transcription politique de Rangzen
Par François Corona, novembre 2006

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : François Corona
dossier : démocratie
 

Si les Tibétains estiment qu'il est temps de relancer la lutte pour l'indépendance de leur pays, alors il revient à chacun d'entre nous de faire des propositions pour passer à la phase de construction ou de relance de notre mouvement. Parlons net, le plus tôt sera le mieux, car je ne pense pas qu'il faille attendre le départ du Dalaï-Lama.

Tout d'abord, quand ce moment viendra, les Tibétains seront tellement abattus par la disparition de leur leader et maître spirituel que beaucoup se sentiront incapables de réussir là où le Bodhisattva aurait échoué sur le plan mondain. Nous devons regarder cette réalité en face : ce jour-là et quels que soient nos choix politiques, tout nous paraîtra encore plus difficile. Car Sa Sainteté n'est pas seulement ce qu'affirme la tradition bouddhiste, un pont entre deux rives. Actuellement et du fait de son aura internationale, c'est aussi une digue qui entoure et protège la communauté d'un monde hostile qui fera toujours passer ses intérêts géopolitiques avant les droits fondamentaux d'un peuple menacé d'extinction. A la disparition de cette digue, il se peut que nous constations un changement de comportement de tous ceux qui soutiennent notre mouvement ou nous tolèrent. Cette période sera donc moins favorable au changement que nous souhaitons, alors pourquoi attendre ?

L'enjeu démocratique

Bien sûr, affirmer sa différence n'est pas chose facile pour beaucoup de Tibétains qui ont de la démocratie une pratique trop récente, car il ne s'agit pas seulement de bénéficier de nouvelles institutions. Dans le contexte difficile de l'exil, toute volonté de changement se heurte fatalement à ce réflexe humain que l'on constate dans toutes les diasporas et qui consiste à rechercher dans le maintien de l'unité et de ses traditions le plus sûr moyen de résister à une tyrannie et de survivre en tant que peuple.

De plus, le statut d'exilé résidant sur une terre étrangère impose pour beaucoup une certaine retenue en matière de libre expression politique. Toutefois, le fait que des élections aient lieu en Inde au sein de la communauté tibétaine prouve que ce pays n'a pas offert qu'un simple asile, mais aussi un réel espace de liberté. Le résultat de celles-ci me conforte dans l'idée qu'il est possible maintenant de franchir une étape en s'appuyant sur l'élection de nouveaux députés favorables à l'indépendance.

Mais ceci ne sera possible qu'à condition d'assurer une véritable lisibilité politique du Parlement tibétain. Car que pourrait-on attendre d'une nouvelle Assemblée dont personne ne pourrait dire qui représente qui, ou qui revendique quoi ?

Bien sûr, il ne serait pas très prudent de doter brutalement le Parlement tibétain d'une identité indépendantiste. L'Inde n'apprécierait que modérément un tel changement. Il est d'ailleurs possible que cette difficulté explique à elle seule l'immobilisme actuel du gouvernement tibétain. C'est pourquoi je propose que les Tibétains appliquent une méthode qui est très en vogue en occident. Je veux parler de ce que j'appelle la méthode du rideau de fumée législatif.

La méthode du groupe parlementaire

Les groupes de soutien et le gouvernement tibétain en exil n'ont jamais obtenu le moindre résultat politique auprès des gouvernements qui ont tous laissé à une partie de leur représentation législative le soin de répondre à l'attente de leurs citoyens. La méthode du groupe parlementaire a toujours permis aux gouvernements de ne pas s'engager sur le fond, tout en prémunissant les partis politiques au pouvoir des conséquences électorales éventuelles de leur compromission avec la Chine.

Certains des nouveaux élus tibétains favorables à Rangzen pourraient eux aussi utiliser cette méthode qui a fait ses preuves, en formant ainsi un groupe parlementaire. A notre connaissance, rien dans la Charte des tibétains en exil ne l'interdit. Ces nouveaux élus pourraient prendre alors la tête de la lutte pour l'indépendance. A charge pour le gouvernement tibétain de se débrouiller diplomatiquement avec ses interlocuteurs habituels comme le font tous les gouvernements du monde. Il y aurait là une première étape destinée à jeter les bases institutionnelles d'une véritable représentation politique de Rangzen. Dès sa création, ce groupe devra se mettre immédiatement au travail.

Le piège de l'unité

Mais avant d'évoquer tout ce qui pourrait être construit sur cette base politique indispensable, je voudrais dire quelques mots sur le rapport qu'entretiennent certains Tibétains indépendantistes avec leur gouvernement. Certains affirment ainsi que rien ne sera possible tant que le Dalaï-Lama sera à la tête du peuple tibétain. Ne pouvant s'agir d'une opposition à une personne respectée et aimée de tous, le problème est donc que selon leur conviction, la défense de l'indépendance ne peut s'exercer que dans l'unité (peuple et représentation politique) et en remplacement de la politique actuelle menée par le gouvernement en exil.

Je ne partage pas cette opinion et j'estime même qu'il serait dangereux de se tromper d'objectif immédiat. Car dans les circonstances actuelles, l'engagement unitaire des Tibétains et de leur gouvernement sur l'indépendance pourrait avoir de terribles conséquences pour la survie de la communauté en exil. Nous ne devons pas être naïfs, il suffit de nous rappeler ce qui s'est passé lors de la victoire électorale du Hamas en Palestine (suppression de l'aide financière internationale avec toutes les conséquences que l'on connaît). La simple création d'un groupe parlementaire Rangzen permettrait d'assurer enfin la représentativité politique de l'indépendance sans entraîner les mêmes risques pour la communauté tibétaine.

Toute mesure de rétorsion ne pourrait être prise que contre un gouvernement dont la ligne maintient, qu'il le veuille ou non, les intérêts des grandes puissances de ce monde et ceux du pays d'accueil. En d'autres termes, la voie du milieu serait notre meilleure protection particulièrement durant la période qui sera nécessaire pour rebâtir un soutien international à l'indépendance du Tibet, mis à mal par le discours habituel des autorités en exil et la mise en oeuvre d'une politique "modérée" qui a radicalisé la simple défense des droits fondamentaux du peuple tibétain.

Une partie non négligeable de l'activité des groupes de soutien actuellement dans le désarroi pourrait être récupérée pour la défense de Rangzen. De toute façon, cela n'enlève pas grand-chose à un gouvernement manifestement convaincu que la seule voie possible est celle d'un rapport strictement dualiste entre la Chine et la personne du Dalaï-Lama. Inutile de dire que cette vision ne laisse plus qu'une place insignifiante à l'existence même des groupes de soutien dans le monde.

J'en conclus que pour sortir du marasme actuel, nous avons plus besoin d'une pluralité politique intelligente que d'une unité de façade affichée ou revendiquée par les uns ou les autres. Bien entendu, rien ne s'oppose dans mon esprit à ce qu'un jour l'unité du peuple tibétain soit enfin rétablie sur le seul objectif qui respecte la vérité historique, le droit international et la simple justice. Cela ne dépend pas uniquement du gouvernement du Tibet ou de Sa Sainteté, cela dépend aussi de la capacité des Tibétains à proposer une alternative crédible et structurée.

F.C.
Tibet Destination Rangzen