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TIBET : IMPASSE DES RELATIONS AVEC PÉKIN
Chine fasciste ou démocratique ?
Par Jamyang Norbu, septembre 2004

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Jamyang Norbu
dossier :
autre langue : anglais
 

Les rapports optimistes d'un lent mais continu progrès vers la gouvernance démocratique en Chine sont, en majeure partie, basés sur des analyses internes ou des déclarations de bonne intention. Une "preuve" de la démocratisation chinoise souvent utilisée est la décision du Parti communiste chinois (PCC), en 2002, d'intégrer des hommes d'affaires dans ses rangs. Ce qui a été réellement accompli, selon un rapport de Joseph Kahn publié dans le New York Times au sujet du 16e Congrès du Parti, est "la transformation de la dernière grande dictature de gauche du monde en la dernière grande dictature de droite du monde". En outre, ce que beaucoup de rapports oublient de souligner, c'est que presque toutes les figures dirigeantes du monde des finances, des affaires et de l'industrie sont invariablement des proches - fils, filles, neveux, épouses, etc. - des officiels de haut rang du Parti communiste chinois.

Capitalisme et nationalisme

Le New York Times a aussi publié une lettre ouverte sur le 16e Congrès rédigée par Bao Tong, le plus important officiel du Parti emprisonné pour s'être opposé à la répression sur la Place Tiananmen, aujourd'hui libéré mais vivant sous constante surveillance policière. M. Bao déclarait qu'il serait "irrationnel" de penser que la Chine avance vers la démocratie et formulait la question suivante : "Quelle différence cela fait-il si des vieux despotes sont remplacés par des plus jeunes, formés techniquement, ou bien même par des despotes capitalistes ? Pas grande différence".

Jasper Becker, le chef du Bureau de Pékin du South China Morning Post, a publié récemment une analyse détaillée de la métamorphose politique de la Chine. Voici sa théorie de la genèse de cette transformation : "Après avoir réalisé que l'abandon du communisme privait le PCC d'une idéologie et d'une raison d'être, Jiang Zemin, Hu Jintao et leurs pairs transforment tranquillement la Chine en un Etat fasciste comportant une ressemblance frappante avec ses prédécesseurs des années 20, le genre de dictature de droite ultra-nationaliste qui a émergé dans les années 20 et 30 en Allemagne, en Espagne, au Japon, en Roumanie et également en Italie. Depuis au moins la fin des années 80, les dirigeants du PCC ont institué des programmes économiques rappelant les idées fascistes du "capitalisme planifié". Pour compléter ces politiques économiques, le PCC a développé un programme politique néo-fasciste de ralliement des masses, d'endoctrinement nationaliste et un contrôle de la vie privée par le parti".

Fidélité au parti

Que la transformation du communisme en fascisme soit considérée comme une amélioration est bien sûr une question d'inclination politique personnelle, mais cela ne peut certainement pas être considéré comme un pas vers la démocratie. La Chine ne remplit pas même les conditions minimales requises pour être qualifiée de démocratie et n'arrive même pas au niveau pour le moins douteux du Zimbabwe de Robert Mugabe, lequel dispose d'un Parlement et d'un parti d'opposition, bien que celui-ci soit littéralement miné. Il existe une ligne de démarcation entre ces deux situations, que Jasper Becker démontre ainsi : "La Chine est maintenant l'un des derniers pays au monde sans Parlement fonctionnel. Le Congrès National du Peuple existe bien, mais il n'a pas de siège propre, pas de personnel permanent ou de bureaux et se rassemble juste dix jours par an. Le reste de l'année, seuls les membres du Comité permanent, qui est composé exclusivement des officiels supérieurs du Parti, se réunissent".

Même l'étiquette peu flatteuse de "société de débat", généralement attachée aux assemblées sans portée ou aux organisations politiques sans pouvoir, ne peut pas être appliquée au Congrès chinois, car aucun débat d'aucune sorte n'est toléré entre les membres de ce corps. Un correspondant étranger en poste au Congrès du Parti rapportait que les discussions semblaient être des récitations et que le discours principal du président "était surtout remarquable pour son flou". Il mentionnait plus loin que "les 2114 personnes choisies pour décider de l'avenir du parti dans ce congrès ne débattent pas de ces problèmes (qui va diriger). Au lieu de cela, ils se rencontrent ce week-end en petits groupes, s'assoient à des places qui leur sont attribuées en fonction de leur rang et lisent des rapports qui expriment leur fidélité aux dirigeants supérieurs du parti".

Ni démocratie, ni autonomie

Une indication claire de la régression continue de la Chine vers un autoritarisme anti-démocratique réside de manière évidente dans la campagne graduelle lancée pour saboter l'autonomie et la démocratie de Hong Kong, pourtant garanties dans la déclaration conjointe de la Grande-Bretagne et de la Chine en 1984. Pékin n'a pas hésité à ressortir les tactiques de la Révolution culturelle en qualifiant les défenseurs de la démocratie sur ce territoire de "clowns" et de "traîtres". Au cours des années, les journalistes, les invités des débats radiophoniques et les autres voix de la démocratie à Hong Kong ont été systématiquement harcelés et intimidés avec des menaces de violence et de mort dans une atmosphère politique de plus en plus "suffocante".

Finalement, le 26 avril 2004, Pékin se montra au grand jour et déclara l'annulation des élections populaires du chef de l'exécutif à Hong Kong en 2007, avant d'écarter tout recours massif au vote démocratique pour la législature de 2008. Rejetant platement les plaintes des gouvernements britannique et américain, Pékin appuya ses décisions avec la première démonstration de force militaire depuis le transfert par la Grande-Bretagne du territoire à la Chine en 1997. Le 5 mai, une flottille de huit navires de combat (deux destroyers avec missiles guidés, quatre frégates avec missiles et deux sous-marins) voguait lentement le long du port Victoria, choisissant la route la plus visible sur toute la longueur du port.

Pour ceux qui ne seraient pas convaincus par ce genre d'analyse, revenons-en à la source même. Le 14 septembre 2004, dans un important discours à la nation (relayé par la télévision nationale), le président Hu Jintao rejeta catégoriquement la démocratie pour la Chine. Et nous ne devons pas oublier que ce n'était pas la première fois que des dirigeants chinois se montraient aussi directs. En décembre 1998, le président Jiang Zemin déclara de manière claire et catégorique à la nation entière que la Chine ne suivrait jamais le chemin de la démocratie. Pour marteler ce point précis, il le répéta deux jours plus tard, ajoutant que la Chine écraserait toute tentative de remise en question du monopole du Parti communiste sur le pouvoir.

Jusqu'à quel point les dirigeants chinois devront-ils être emphatiques pour que nous abandonnions l'illusion que la Chine deviendra prochainement démocratique et qu'elle accordera dès cet instant au Tibet l'"autonomie véritable" demandée depuis si longtemps par le Dalaï-Lama ?

J.N.