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PROPAGANDE, IDÉALISATION ET TÉMOIGNAGE
Anthologie du Tibet au cinéma
Par Jamyang Norbu, décembre 2004

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Jamyang Norbu
dossier : Culture
autre langue : anglais
 

Hollywood, plus que tout autre chose, peut probablement être tenu pour responsable de l'image d'un Tibet "magique et mystérieux" véhiculé auprès du grand public. Dès 1937, le grand classique de Frank Capra, Horizon Perdu, fut un succès pour la critique et le box-office, remportant deux Academy Awards et transformant Columbia, une entreprise de production mineure, en un acteur majeur d'Hollywood. Bien qu'il y eût par la suite d'autres films susceptibles d'être tombés depuis dans l'oubli, tels que Tempête sur le Tibet (1952), le film d'Hammer, L'Abominable Homme des Neiges de l'Himalaya (1957), l'épouvantable remake musical d'Horizon Perdu (1973) et L'Enfant sacré du Tibet (1986), entre autres, Hollywood nous a fourni au cours de ces dernières années des films bien plus satisfaisants et au budget plus conséquent, comme Sept ans au Tibet et Kundun.

Hormis certains films qui se réclament du Tibet parfois de manière fantaisiste, les références stéréotypées ont souvent lieu dans des films qui n'ont pas grand-chose à voir avec ce pays. Par exemple, le Tibet spirituel apparaît en filigrane dans Kim (1945), Les Millionnaires (1960), La Route pour Hongkong (1962), Le Fil du Rasoir (1984), Little Buddha (1993), L'Ombre (1994), Omaha (1995), Ace Ventura : l'Appel de la Nature (1995), et plus récemment dans Bullet Proof Monk (2003).

Introduction du cinéma au Tibet

A part servir de manière assez floue au sujet du film ou comme faire-valoir pour certaines productions hollywoodiennes, le Tibet a bien sa propre histoire spécifique, bien que modeste, d'une rencontre et d'une interaction avec cette invention révolutionnaire venue de l'Ouest. Les archives britanniques nous apprennent que "dès 1920-21, Charles Bell a regardé des films dans la salle de projection privée de Tsarong (le commandant en chef de l'armée tibétaine)". Après la mission Bell de 1920, les missions britanniques à Lhassa semblent avoir utilisé le cinéma comme une "petite propagande modérée" et un moyen de créer une atmosphère amicale et informelle dans leurs négociations avec les Tibétains. F.M. Bailey projeta des films à Lhassa, en 1924, tout comme le fit Frederick Williamson à son tour en 1936. Ce dernier a même diverti le XIIIe   Dalaï-Lama avec Charlot. La mission Gould de 1936 a ainsi apporté avec elle un grand nombre des films de Charlie Chaplin, mais aussi Rintintin dans la Nuit (1926), qui fit un carton à Lhassa.

Après le départ des Britanniques du sous-continent, la mission indienne reprit cette activité publicitaire et projeta aux Tibétains des documentaires indiens appropriés et des films de fiction. La première salle de cinéma commerciale au Tibet semble avoir été ouverte au début des années trente à Lhassa, par deux Ladakhis de la famille de commerçants Radhu, Mohamed Ashgar et Sirajuddin. Leur petit cinéma dans le quartier du Barkor, près de la maison Shatra, projetait des classiques indiens comme Anarkali (1935), initiant par là le processus de transformation des Tibétains (en particulier les femmes) en amateurs transis des films hindi. Une salle de cinéma plus grande, Joyeuse Lumière (Deki Wolnang), fut construite en 1958 par un fonctionnaire du gouvernement tibétain, Liushar, et par un commerçant musulman, Ramzan. Mais le soulèvement de Lhassa en mars 1959 marqua la fin de cette aventure, notamment en raison du fait qu'un contingent de combattants tibétains y prit position et que le cinéma en fut gravement endommagé.

L'industrie de propagande chinoise

L'occupation chinoise de 1950 apporta avec elle son lot de films de propagande, initialement projetés en extérieur, à Wondoe Shinga, à Lhassa. Un grand drap suspendu sur le mur à l'arrière de la vieille demeure Trimon servait initialement d'écran, puis un auditorium fut construit peu après. Les Chinois projetaient leurs propres films de propagande, comme La Fille aux Cheveux Blancs (Bai Mao Nu), ainsi que des documentaires communistes, mais également des films du réalisateur marxiste indien Bimal Roy, Do Bigha Zamin (1953), et même Awara de Raj Kapoor (1951), qui était doublé (textes et chansons) en chinois et devint extrêmement populaire.

Les Chinois produisirent aussi plusieurs films de propagande dans les années 1960 et 70 sur les démons du "système féodal mangeur d'hommes". Deux des plus célèbres sont Serf (1963, avec Nongnu, chinois, Shingdren, tibétain), aussi intitulé Jampa, et Gangri Mikchu (les Larmes de la Montagne). Avec la libéralisation de Deng apparurent des films en quelque sorte moins propagandistes, tels que Le Voleur de Chevaux (Tien Zhuangzhuang, 1986). Mais la propagande restait toujours la raison d'être de la réalisation des films chinois sur le Tibet. On se rappellera de La Vallée de la Rivière Rouge (Feng Ziaoning, 1996) et La Chanson du Tibet (Xie Fei, 2000). Bien que ces films emploient des acteurs et des figurants tibétains, il n'y a jusqu'à présent jamais eu de film de fiction d'importance véritablement dirigé ou produit par un Tibétain en Chine.

En 1990, la Troupe de Théâtre de Lhassa a produit un   long-métrage, probablement tourné en vidéo, Potala'i Sangdam (Les secrets du Potala). Après quelques projections initiales, le film fut officiellement interdit, car il montrait le Ve Dalaï-Lama rencontrant l'empereur chinois Shunzhi en 1652 sans effectuer un kow-tow. Du point de vue des faits, la plupart des historiens s'accordent à dire que le Dalaï-Lama fut reçu à cette époque en tant que souverain indépendant. En 1996, la Troupe de Théâtre de Lhassa retravailla le script pour en faire une pièce adaptée et partit en tournée à travers la Chine, jusqu'à ce que les autorités l'interdisent finalement, dès la fin de l'année, pour "raisons politiques" non spécifiées.

Les réalisateurs tibétains de l'exil

En exil, le premier Tibétain à avoir véritablement réalisé un film de fiction est très certainement Gungthang Tsultrim, chef du camp de réfugiés tibétains de Clement Town, dans le district de Dehra Dun, en Inde. Tsultrim fut le directeur fondateur de la Société de danse et d'art dramatique de l'Amdo. Bien que son film fut réalisé au milieu des années 1960, son fil directeur consistait essentiellement à recréer des scènes de l'ancien Tibet, notamment de l'Amdo. Le scénario retraçait la vie de l'empereur tibétain Songtsen Gampo. Malheureusement, à cause des divergences politiques entre Tsultrim et Gyalo Thondup, le frère du Dalaï-Lama, et avec le gouvernement en exil, cet exemple pionnier de réalisation d'un film tibétain resta largement inconnu auprès de la société tibétaine, et la pellicule semble avoir été perdue après le meurtre de Tsultrim en 1977.

Donc n'ayant pas d'information précise sur le film de Tsultrim, nous devons considérer Phorba (la Coupe) de Khyentse Norbu comme étant le premier vrai long-métrage tibétain. Ce travail d'un éminent lama (Dzongsar Jamyang Khyentse Rimpoche, pour le nommer complètement), Phorba fut un fabuleux premier succès, gagnant un prix à Cannes et recevant des récompenses et des félicitations du monde entier. Khyentse Rimpoche, qui est un Tibétain bhoutanais, a fait du Bhoutan le sujet de son second film, Voyageurs et Magiciens, sorti en 2004.

1998 vit la sortie de Lungta (Chevaux du vent) qui, bien que dirigé par le réalisateur américain Paul Wagner, comporte de nombreux apports tibétains dans sa création. Avec un scénariste tibétain, Thupten Tsering et d'autres jeunes Tibétains y participant, ce fut l'un des seuls films de fiction qui avait pour sujet la répression politique au sein du Tibet occupé par les Chinois. Un grand nombre de scènes ont été tournées clandestinement à Lhassa, lors d'une sorte de guérilla cinématographique, ce qui donna au film un angle réaliste.

Surtout, Lungta dégage un sentiment très local, "une odeur de tsampa" comme disent les Tibétains. Un film vidéo, Tsampai Shenkhok (Loyauté), produit par le Tibetan Institute of Performing Arts et dirigé par Jamyang Dorjee, sortit en 1999. Cela raconte l'histoire de jeunes Tibétains à Lhassa, qui défient des forces d'occupation chinoises. L'histoire avait été adaptée du film indien Shaheed.

Dans We are No Monks (2004), le réalisateur Pema Dhondup nous raconte l'histoire de quatre amis vivant à Dharamsala. Le film traite de la dichotomie des jeunes réfugiés tentant de créer une vie normale dans leur monde d'exil, mais sentant que leur patriotisme et leur idéalisme les tirent dans une autre direction.

Dreaming Lhasa, dirigé et produit par Tenzin Sonam et Ritu Sarin, sortit à la fin de 2004. Ce film raconte l'histoire d'une jeune Tibétaine, une réalisatrice venue des Etats-Unis, qui rencontre l'amitié et parfois la frustration et la souffrance dans une communauté de réfugiés en Inde. A Dharamsala, elle est entraînée par l'étrange quête d'un nouvel arrivant du Tibet qui recherche un combattant résistant disparu depuis longtemps.

Le couple de cinéastes Tenzin Sonam et Ritu Sarin ont également une série de films documentaires à leur actif, dont Le Cirque de l'Ombre : la CIA au Tibet (1998).

J.N.