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POURQUOI LA VOIE DU MILIEU EST UNE IMPASSE
L'indépendance comme seule option
Par Ketsun Lobsang Dondup, janvier 2007

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur: Ketsun L. Dondup
dossier :
autre langue : anglais
 

Les officiels chinois exhortent souvent ceux qui critiquent la politique chinoise au Tibet à venir "voir par eux-mêmes". La conséquence ironique de ma propre visite est qu'elle m'a donné de nouvelles raisons de croire que l'indépendance est la seule option viable pour le Tibet. J'en arrive à ce point de vue non pas à partir des multiples arguments historiques et juridiques en faveur de l'indépendance, qui sont d'ordre académique et pourraient être indéfiniment débattus sans effet véritable. Je base mon opinion sur des observations et des discussions portant sur la nature d'un contrôle chinois sur le Tibet incompatible avec le moindre compromis, les conséquences négatives de la politique du gouvernement tibétain en exil qui fait des concessions dans l'espoir de voir Pékin s'engager dans de véritables négociations sur l'autonomie, la lente destruction de notre pays sous domination chinoise, et la nécessité, la légitimité et la faisabilité d'oeuvrer pour l'indépendance.

Deux justifications erronées

Beaucoup de gens argumentent que la seule solution à la question tibétaine est de presser Pékin d'accorder au Tibet un statut d'autonomie sous souveraineté chinoise, ce qui est connu sous le nom de la politique de la "voie du milieu". Il existe généralement deux justifications à cette politique : l'opinion selon laquelle un compromis "réaliste" est nécessaire parce que la Chine n'accordera jamais l'indépendance au Tibet ; et celle qui voudrait que les Tibétains pourraient tirer matériellement profit de cette union. Les partisans de l'autonomie, il faut le noter, ne se basent pas sur le désir d'embrasser la citoyenneté chinoise en tant que telle. Chacune des justifications favorables au compromis comporte un défaut fondamental que je me propose de vous expliquer.

L'impossible compromis

Pékin ne voudra pas et ne pourra pas accepter un compromis. Le problème avec la première justification est que Pékin ne désire aucun compromis. En fait, les facteurs structurels dans le processus de décision du gouvernement chinois privilégient l'adoption d'une ligne dure et rendent très difficile que des solutions modérées puissent prévaloir - en témoignent l'ascension de Hu Jintao et les purges de Hu Yuaobang et de Zhao Ziyang. Aucune des personnes avec lesquelles j'ai parlé au Tibet n'a le moindre espoir au sujet de l'autonomie, car l'une des conditions nécessaires - faisant précisément défaut - serait que le gouvernement chinois accepte le compromis. Sans l'approbation de Pékin, il ne peut y avoir d'autonomie, et toutes les concessions faites par Dharamsala dans ce sens sont donc vaines.

Les politiques chinoises mises en oeuvre au Tibet sont avant toute chose motivées par un désir obsessionnel de combattre le séparatisme, probablement encore plus sous Hu Jintao, du fait qu'il a été directement confronté aux émeutes indépendantistes au Tibet. Les décideurs politiques chinois perçoivent le nationalisme tibétain comme une menace devant être totalement supprimée. Ils ne voient aucune raison de faire des concessions à ce qui leur apparaît comme une pente glissante vers l'indépendance. Un éditorial du Quotidien du Peuple résume ainsi cette vision : "La voie du milieu va à l'encontre de la constitution chinoise et de la loi. Elle démontre que l'objectif poursuivi par le Dalaï-Lama est une escroquerie et que rien ne permet de distinguer un haut niveau d'autonomie de l'indépendance". Le président du gouvernement régional du Tibet, Champa Phuntsok, mis en place par Pékin, a récemment fait écho à cette opinion, en disant de la proposition de l'autonomie qu'il "s'agit seulement de mots vides, des avancées du Dalaï-Lama pour obtenir l'indépendance".

Ces arguments massue ont du sens du point de vue chinois, car Pékin a peu à gagner et beaucoup à perdre avec un Tibet autonome, particulièrement au moment où son contrôle est renforcé par le nouveau chemin de fer et par l'accélération du flux de colons chinois que celui-ci permet. Comme l'écrivain chinois Wang Lixiong l'écrit (1) : "Il se peut que le Dalaï-Lama soit sincère en demandant l'autonomie et qu'il soit capable de contrôler la situation à court terme, mais en ce qui concerne la manière dont agiront ceux qui viendront après lui, il n'a aucun contrôle. Ainsi lorsque nous considérons l'évolution future, il nous faut considérer l'indépendance tibétaine comme une possibilité qui existera toujours, plutôt que de penser simplement que parce que le Dalaï-Lama y a renoncé, cette question n'existera plus à l'avenir".

Au regard des faits, il y a toutes les raisons de penser que Pékin estime pouvoir résoudre définitivement le problème tibétain sous un déluge de colons chinois. Au Tibet, aujourd'hui, ce n'est pas seulement Lhassa où les migrants chinois dominent toujours davantage l'économie, ce sont également les autres villes, y compris celles de taille plus modeste ou bien même les villages. Selon des informations circulant entre les Tibétains, 1.5 million de Chinois, pour la plupart déplacés en raison du barrage des Trois gorges, seront réinstallés au Tibet dans les cinq prochaines années. Même s'il n'est pas possible de confirmer ces chiffres, le nouveau chemin de fer facilitera grandement l'implantation de nouveaux colons et l'acheminement de leur ravitaillement. Le chemin de fer est en voie d'extension vers Shigatse, puis Kongpo. La construction de nouvelles habitations, à l'intérieur et au voisinage de Lhassa, Shigatse, Gyantse, Nagchu, Lhoka, Kongpo ainsi que dans d'autres zones rurales ou semi-rurales, suggère que le gouvernement local se prépare à une augmentation de la population. D'autres sources affirment qu'environ deux mille Chinois arrivent chaque jour en train pour s'installer au Tibet, provoquant l'envolée des prix alimentaires.

Dans le même temps, Pékin continue d'étouffer l'expression de l'identité culturelle tibétaine et de toute loyauté envers le Dalaï-Lama. Il m'a été décrit comment les efforts pour promouvoir la langue tibétaine dans les écoles ont été sapés parce que les officiels chinois considéraient cela comme une tentative voilée de promouvoir le nationalisme tibétain. En juin 2006, le gouvernement chinois a lancé une nouvelle campagne anti-Dalaï-Lama au Tibet, exigeant des déclarations écrites et orales dénonçant Sa Sainteté de la part des Tibétains employés par l'administration. Ces mêmes fonctionnaires se sont vu interdire la pratique de la circumambulation sur le Linkhor, au risque de perdre leur salaire. Les personnes qui désobéissent sont confondues par des photographies de surveillance prises sur place.

J'ai également entendu parler d'un plan projeté par les officiels chinois de transformer la place du Barkhor en un "musée vivant", en expropriant plus de 2000 familles, vidant ainsi le dernier quartier de Lhassa à être resté largement tibétain. Tous ces exemples démontrent une politique délibérée d'exclusion des Tibétains au profit des Chinois, du point de vue démographique et ethnique.

La raison pour laquelle Pékin programme de résoudre le problème tibétain selon un angle démographique est simple : les Chinois ont compris qu'ils ne pourront jamais compter sur la loyauté des Tibétains. Leur contrôle sur le Tibet peut seulement être garanti en continuant d'envoyer toujours davantage de Chinois. Comme l'écrit Wang Lixiong, "l'établissement de la souveraineté chinoise au Tibet ne repose pas sur une victoire militaire, mais sur la capacité des Chinois à s'y rendre et à y rester". Déjà, certains commencent à se considérer eux-mêmes comme "originaires" du Tibet. Un chauffeur de taxi dont j'avais surpris la conversation était installé à Lhassa depuis huit ans, et il grommelait - en chinois, bien sûr - contre les "étrangers" venus menacer sa condition de vie.

Avec le chemin de fer désormais en place, nous pouvons nous attendre à l'installation à cadence accélérée de nouveaux colons. Du point de vue de Pékin, le problème tibétain cessera d'exister lorsque suffisamment de Chinois se seront installés pour éliminer tout risque de retour en arrière. Au regard de la longue histoire de la Chine, il s'agit de la même stratégie utilisée contre les Mandchous, les Mongols, les Ouighours. Pourquoi devrions-nous espérer que les Chinois, pour le Tibet seulement, abandonneront une stratégie maintes fois éprouvée, qu'ils reviendront en arrière et offriront la possibilité aux Tibétains de préserver leur identité nationale ?

L'impossible union

Pour que les Tibétains prospèrent dans un monde globalisé, il nous faut avoir la protection de la souveraineté. La seconde justification apportée à la politique de la voie du milieu est qu'un Tibet autonome bénéficierait d'une union politique avec la Chine. Ces bénéfices proviendront probablement des subventions accordées par le gouvernement chinois et du fait de participer au marché économique doté de la plus forte croissance au monde. Au premier abord, il s'agit là d'une proposition séduisante, bien que le marxisme et les autres formes de pensée matérialiste ignorent l'importance pour l'être humain de s'inscrire dans une identité et une nationalité. Mais même sur le plan économique, cette proposition présente une faille. Elle présuppose, à tort, d'abord que les subventions au long terme de Pékin sont bonnes pour le Tibet et les Tibétains, ensuite qu'il est préférable de faire dépendre l'économie du Tibet à celle de la Chine, plutôt que de garder le contrôle sur la macroéconomie, ce qui permettrait pourtant aux Tibétains d'adapter leurs décisions à la situation réelle de leur pays.

Le problème avec les subventions au long terme, c'est qu'elles créent des distorsions dans la prise de décision politique et économique et concentrent le pouvoir entre les mains de ceux qui contrôlent l'argent. Rien de cela n'est bon pour le développement ou la démocratie. A la manière des pays disposant de grandes richesses pétrolières, mais d'un bas développement politique, avec des élites qui accèdent à d'importants placements d'argent, tout cela encourage des politiques inefficaces, autorise la corruption et le népotisme, et crée des gouvernements insensibles à leur population. De toute évidence, notre expérience avec la Chine devrait nous rendre particulièrement prudents à l'idée d'être dépendants de Pékin. Les subventions au long terme nuisent également à la motivation des gens à travailler durement, car la richesse peut provenir de l'aumône plutôt que du travail, de l'économie et de l'investissement. Ce n'est pas le Tibet que nous devrions souhaiter.

C'est aussi un problème, pour un petit pays relativement sous-développé comme le nôtre, que de vouloir lier ses politiques macroéconomiques à une puissance exportatrice comme la Chine. Les intérêts économiques des deux pays sont tout simplement différents. Par exemple, rejoindre l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) est peut-être bon pour la Chine, pour ses manufactures et ses sociétés d'exportation, mais cela est mauvais pour ses paysans. Les officiels chinois ont décidé de faire ce choix dans l'espoir que les paysans au chômage pourront retrouver du travail dans les villes. Le Tibet, toutefois, est plus dépendant du pastoralisme et de l'agriculture que la Chine, et les villes tibétaines ne sont pas capables d'absorber tous ces paysans au chômage de la même manière. Ainsi, lorsque les prix de l'orge sont tombés au plus bas, qu'ont pu faire les paysans tibétains ? Le Tibet se serait mieux porté s'il avait pu choisir lui-même quand et dans quelles conditions rejoindre l'OMC (avec par exemple les exemptions prévues pour les pays moins développés). Dans le même temps, la Chine relève les taux d'intérêts et les conditions de réserve pour éviter la surchauffe de son économie côtière, mais pourquoi devrions-nous estimer qu'il s'agit là d'une politique bénéfique au Tibet ? Les Tibétains devraient pouvoir tirer bénéfice non pas d'une dépendance économique à la Chine, mais de leur capacité à décider de leurs propres politiques économiques basées sur leur propre situation.

Pour finir, il me faudrait mentionner la pertinence tenace des principes de nationalité et de souveraineté dans le monde moderne. Il suffit de regarder vers l'Union européenne - l'illustration la plus éloquente des idéaux post-modernes de mondialisation - pour voir que les Etats et les peuples se sentent toujours très concernés lorsqu'il s'agit de défendre leur souveraineté et leurs traditions (pour exemple, le rejet du traité constitutionnel européen). Et y compris dans des pays hautement développés comme le Royaume-Uni, le Canada ou l'Espagne, on retrouve le nationalisme et l'aspiration à l'autodétermination parmi des groupes tels que les Irlandais du Nord, les Ecossais, les Québécois et les Basques. L'expérience de l'ancienne Union soviétique montre que le socialisme n'est pas plus efficace à éliminer le nationalisme. Il est faux, par conséquent, de penser que le développement économique conduit nécessairement les peuples à abandonner leur sentiment national. La situation au Tibet n'est pas différente.

L'envers de la voie du milieu

Les personnes avec lesquelles j'ai parlé au Tibet disent voir comment le gouvernement chinois manipule chaque jour les gens, et il est clair pour elles que Pékin manipule de la même manière les bonnes intentions du gouvernement tibétain en exil. L'opinion unanime que j'ai pu entendre à ce sujet est que la voie du milieu n'est pas simplement sans espoir, mais qu'elle est également dangereuse. Henri Kissinger dit un jour qu'"en politique, il ne faut jamais payer la marchandise qui n'a pas encore été livrée". Connaissant ce principe, la Chine utilise les ouvertures des dirigeants tibétains en exil pour extorquer des concessions sans rien donner de substantiel en retour. Par exemple, les Tibétains de l'intérieur m'ont dit avoir entendu des fausses nouvelles propagées par Pékin concernant une invitation au Dalaï-Lama à venir en Chine, afin de prévenir toute manifestation d'hostilité lors de la visite de Hu Jintao aux Etats-Unis. Les Tibétains furent honteux que leurs compatriotes en occident se laissent duper par un tel stratagème.

Les dirigeants chinois suivent le conseil du Traité de l'art de la guerre de Sun Tzu, dans lequel le philosophe écrit : "Ainsi, l'habile stratège est celui qui vainct les troupes ennemies sans livrer bataille, et prend leurs cités sans en faire le siège". La politique de la voie du milieu est à l'origine de la perte d'élan endurée par le mouvement tibétain, de l'absence de perspective, et de la confusion sur les objectifs et les stratégies. Les sympathisants s'éloignent ainsi d'un mouvement qui apparaît lui-même à la dérive, et les passions s'éteignent, particulièrement lorsque le gouvernement tibétain en exil appelle ses supporters à la passivité et à la non-confrontation.

Pékin sait exactement ce qu'il lui faut faire : ne rien céder pour contenir les Tibétains, inonder le Tibet de colons chinois, et convaincre le monde extérieur que tout est normal jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour faire quoi que ce soit. Mais, nous, Tibétains, connaissons-nous seulement notre objectif ? Ou continuerons-nous d'être dupés par Pékin qui fait miroiter des "concessions" à mots couverts et distille des rumeurs sur des "réformistes" chinois convaincant les "radicaux" de changer leur politique si nous leur donnions encore davantage ? Si c'est la cas, honte à nous.

La répression aujourd'hui

Il convient de comprendre définitivement que les Tibétains ne peuvent pas et ne pourront jamais vivre librement sous domination chinoise. J'ai déjà évoqué la menace qui pèse sur eux d'être submergés par les colons chinois. La répression politique et la militarisation au Tibet sont elles aussi déjà bien connues. Mais il faut ajouter à cela que les Tibétains souffrent d'une discrimination systématique pour la simple raison que le gouvernement chinois se méfie qu'ils puissent bénéficier des mêmes politiques économiques destinées aux Chinois. Le chômage est un gros problème pour la jeunesse tibétaine, de même que l'alcoolisme et l'addiction aux jeux. Beaucoup de "travailleurs" tibétains sont encouragés à prendre une retraite anticipée avec un plein salaire, dès la trentaine ou la quarantaine, ou bien à se montrer au "travail" pour être photographiés lors d'un meeting ou deux, tandis que l'emploi est en réalité occupé par des Chinois. Sur le plan individuel, les Tibétains doivent estimer qu'il s'agit là de la contrepartie d'un système corrompu qui leur prend déjà beaucoup (selon le dicton, "ils prennent la carcasse entière, donc je prends une tranche"), mais l'impact social va au-delà et s'avère plus négatif. En outre, ces Tibétains sont facilement contrôlables, car le gouvernement chinois les menace purement et simplement de leur couper les vivres. Le volontariat est également souvent perçu comme trop dangereux parce qu'il suscite les soupçons des officiels. Je n'ai aucun doute sur le fait que tout cela est délibéré de la part du   gouvernement.

Même si un Tibétain essaye de travailler durement, la discrimination institutionnalisée rend très difficile qu'il puisse passer devant un Chinois, surtout s'il ne parle pas le mandarin. Les Chinois ont plus de facilités pour bénéficier de subventions et de prêts pour lancer leur entreprise, et les officiels locaux préfèrent commercer avec eux. Par exemple, il m'a été raconté comment un Chinois propriétaire d'une entreprise de mise en bouteille d'eau de source a fait un marché avec les autorités locales. Ces dernières lui ont fourni le terrain et l'accès à l'eau, en dépossédant la famille tibétaine initialement propriétaire, cela sans aucune indemnisation, tandis que les taxes sur les revenus étaient reversées aux officiels corrompus. Autre exemple, alors qu'un guide tibétain diplômé gagne 1000 yuans par mois, un Chinois en gagnera 5000 (au nom du "travail endurant") même s'il ne dispose pas du diplôme requis ou qu'il ne connaisse rien de l'histoire tibétaine. Bien évidemment, les Tibétains formés en Inde ou en occident qui retournent chez eux sont politiquement suspects et vivent des heures plus difficiles.

Certains Chinois prétendent que les Tibétains au Tibet n'ont pas de bon travail car ils se révèlent moins capables à la tâche : le darwinisme social à l'oeuvre. En réalité, les Tibétains manquent simplement de formation et d'égalité des chances (par comparaison, il convient de constater la réussite de ceux qui vivent en Inde ou au Népal). Il n'est pas difficile de conclure que la domination économique des Chinois au Tibet est encouragée par le gouvernement lui-même comme une suite logique dans sa lutte prioritaire contre l'indépendance. Si le gouvernement chinois était réellement préoccupé par le sort des Tibétains, il s'occuperait de leur formation et leur proposerait les mêmes opportunités, plutôt que de les blâmer et de favoriser l'implantation économique des Chinois.

L'indépendance, seule solution

Etant donné qu'un compromis sur l'autonomie avec la Chine est impossible et que le statu quo est intolérable, la seule option est de s'orienter vers l'indépendance. Il s'agit d'un choix à la fois logique et raisonnable, et le seul réellement praticable. Il ne fait aucun sens de vouloir changer la revendication légitime des Tibétains à l'indépendance par la "non option" d'un compromis avec le régime intransigeant de Pékin. Nous devrions plutôt regarder l'histoire des autres nations à travers le monde, de même que la nôtre. Les empires sont impermanents et ils s'écroulent. Quand cela arrive, les peuples colonisés doivent être prêts à saisir leur indépendance.

C'est devenu un cliché de rappeler l'écroulement de l'empire soviétique ou la libération du Timor oriental. Mais jusqu'au moment même où ces pays sous domination sont devenus indépendants, le consensus général était que leur cause était sans espoir (voir le discours de George Bush senior, en 1991, mettant en garde les Ukrainiens sur le "nationalisme suicidaire", quelques mois avant l'effondrement soviétique).

La Chine n'est ni l'ex-URSS ni l'Indonésie, mais le Tibet n'est pas davantage la Lituanie ou le Timor, car notre cause bénéficie d'une plus grande attention à travers le monde. La Chine rencontre également de profonds problèmes structurels, comme un système politique inflexible, des inégalités économiques croissantes, la corruption rampante, la pollution, le désordre et un vaste mécontentement, et un nationalisme instable dirigé contre le Japon, Taiwan et les Etats-Unis. Comme l'explique Samuel Huntington dans son ouvrage intitulé Politic Order in Changing Societies, la croissance économique et la mobilisation de nouvelles forces sociales combinées à une politique inflexible conduisent souvent au désordre. Le meilleur espoir pour le Tibet serait d'être capable d'utiliser le modèle du Timor oriental pour exploiter le désordre en Chine et regagner l'indépendance.

Historiquement, le Tibet a déjà utilisé ce modèle, au moins une fois auparavant. Lorsque nous évoquons l'invasion chinoise, nous pensons habituellement à celle de 1950, en oubliant celle qui a eu lieu quarante plus tôt. Quand la Chine de la dynastie mandchoue des Qing envahit le Tibet en 1910, le XIIIe Dalaï-Lama fut contraint à l'exil et les troupes mandchoues occupèrent Lhassa. C'est largement grâce à l'effondrement de l'empire que le Dalaï-Lama pût expulser les forces mandchoues, retourner au Tibet et réaffirmer l'indépendance. Parallèlement, comme l'indique Wang Lixiong à propos de la situation actuelle du Tibet : "Ce sont uniquement les militaires stationnés au Tibet qui empêchent les séparatistes de déstabiliser la souveraineté chinoise. Mais le test d'une souveraineté stable est souvent, non pas la stabilité en temps normal, mais davantage des moments particuliers de l'histoire. Le rôle de l'armée en matière de souveraineté est comme une corde permettant de relier le Tibet à la Chine, mais ne peut maintenir nos chemins de vie ensemble sur le long terme. En tant de paix, la corde est ferme et incassable, mais une fois qu'une conjoncture particulière se présente, elle peut devenir faible et fragile ».

Le meilleur espoir pour le Tibet est que la Chine en arrive à une "conjoncture particulière" de crise interne et d'instabilité. Dans ce cas de figure, les dirigeants chinois estimeront que leurs ressources devront être prioritairement affectées à combattre l'instabilité en Chine même, et qu'il ne sert à rien de s'appesantir sur la problématique du Tibet. C'est la manière dont les autres empires se sont effondrés, et il n'y a pas de raison que cela se produise différemment en Chine. Cette issue dépend toutefois du fait que les Tibétains aient maintenu la revendication d'indépendance et causé suffisamment de problèmes à la Chine pour qu'elle soit forcée de faire un choix.

Mais il nous revient d'abord à nous, Tibétains, de faire un choix. Allons-nous continuer dans l'impossible espoir que le gouvernement chinois - qui persiste à affirmer qu'il était juste de tuer ses propres enfants pour maintenir son pouvoir - accordera aux Tibétains l'autonomie et inversera la logique de milliers d'années de stratégie chinoise ? Ou allons-nous rejeter le défaitisme, nous lever pour notre droit inaliénable à l'autodétermination, et travailler pour le jour où le Tibet rejoindra les autres anciennes nations opprimées en tant que pays libre et indépendant ?

K.L.D.

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(1) in « Tibet : The People's Republic of China's 21st Century Underbelly » (1999), Wang Lixiong