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PAS DE PARTI SANS PARTI PRIS
Favoriser le multipartisme
Entretien avec Karma Yeshi*, décembre 2004

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Karma Yeshi
dossier :
autre langue : anglais
 

[* KARMA YESHI : Député tibétain (province de l'U-Tsang) ; ancien vice-président du Tibetan Youth Congress (1995-2001) ; co-fondateur du Parti National Démocratique du Tibet (1994)]

Q : En mars 2004, le Parlement tibétain en exil votait une résolution visant à réviser la politique de la "voie du milieu" du gouvernement tibétain en exil en l'absence de réponse positive de la Chine d'ici à mars 2005. Ne serait-il pas opportun de réactualiser et d'appliquer une telle résolution ?

K.Y : L'objectif principal de cette résolution était de donner pouvoir aux parlementaires en vue de réviser le processus de dialogue en cours. Cette résolution n'était pas en soi contre la voie du milieu. Elle témoignait davantage de l'urgence de résoudre notre problème : le temps nous fait défaut. Nous sommes déjà une minorité dans notre propre pays. Notre culture, notre langue, notre identité et l'existence même du Tibet sont en grand danger. Cette résolution pouvait être utilisée par le Parlement tibétain pour faire pression sur la République populaire de Chine. Notre délégation chargée des pourparlers aurait pu également en tirer le meilleur profit.

Qu'il y ait davantage de jeunes parlementaires ou non, résoudre la question tibétaine reste notre principal tâche. Et il nous faut y parvenir aussi vite que nous le pourrons, car nous ne disposons plus de temps. Et comme je l'ai dit précédemment, une telle résolution était et reste une nécessité du temps. Au regard de l'attitude et de la sincérité des dirigeants chinois, nous ne pouvons pas les croire plus longtemps.

Q : Cette résolution a été annulée en septembre 2004 dans un contexte de grande tension. Deux groupes régionaux ont menacé de démissionner du Parlement si cette résolution n'était pas annulée. Le corporatisme régional et les clivages traditionnels ne sont-ils pas un obstacle dans le processus démocratique, notamment au détriment du débat d'idées et de la capacité de décision ?

K.Y : Un groupe de parlementaires a déposé une résolution en septembre 2004, dont l'objectif était simplement d'annuler une précédente résolution votée en mars 2004, laquelle visait à réviser la politique de la voie du milieu. En soi, il s'agit d'un signe de démocratie : vous pouvez faire pression sur vos collègues parlementaires et apporter des amendements ici ou là.

La seconde résolution de septembre 2004 a été déposée par nos collègues dans une certaine précipitation, sans même donner ses chances à la précédente résolution. Ceux qui ont été contre cette première résolution auraient pu attendre jusqu'en mars 2005 et laisser le Parlement avoir des débats ouverts ou des discussions sur le processus de révision. Cela aurait au moins permis d'offrir une plateforme pour davantage de discussions sur la politique de la voie du milieu.

Toutefois, vous ne pouvez pas simplement généraliser et dire que cette seconde résolution était le signe de politiques régionales au sein du Parlement. Exceptés les représentants d'outre-mer (Europe et Amérique du nord), les autres parlementaires sont élus à travers ce système régional et également à travers les écoles religieuses. Si vous percevez une quelconque politique régionale, alors il nous faut changer le système même de notre élection. Qu'il y ait ou non véritablement une quelconque politique régionale sous-jacente, si le système même d'élection n'est pas changé, alors d'autres le verront avec le même regard.

Le Parlement tibétain en exil représente à la fois les Tibétains de l'intérieur et de l'extérieur. Nous recherchons la liberté pour l'ensemble du Tibet qui inclut les trois provinces. Sous cet angle, cela a une certaine signification dans le système électoral actuel.

Q : Lors des dernières élections, vous avez été élu avec le soutien de la liste "La Jeunesse pour de meilleurs députés". Cette initiative, qui émanait d'un groupe de jeunes électeurs, proposait une liste de candidats et un programme politique au-delà des clivages traditionnels. Une telle initiative ne devrait-elle pas provenir des candidats eux-mêmes et marquer le commencement d'un véritable parti politique, voire une ouverture sur le multipartisme ?

K.Y : J'ai gagné lors des dernières élections pas simplement en raison de cette initiative émanant de "La Jeunesse pour des meilleurs députés". Il existe beaucoup d'autres groupes qui ont une participation active à chaque élection. Les initiatives consistant à proposer des listes de candidats existent au sein de notre société depuis longtemps. Il ne s'agit pas de quelque chose de nouveau.

Dans sa vision politique d'un futur Tibet, Sa Sainteté le Dalaï-Lama a clairement déclaré que le Tibet serait régi selon un système de partis politiques. Le Tibetan Youth Congress (TYC) a donné naissance en 1994 au premier parti politique appelé   le Parti National Démocratique du Tibet (NDPT). Il s'agit d'une importante initiative entreprise par le TYC.

Si nous regardons vers un futur Tibet démocratique, chaque membre du Parlement tibétain en exil devrait soutenir le développement de cet unique parti jusqu'à ce que celui-ci atteigne ses pleines capacités. Ceux qui ne sont pas d'accord avec le programme politique du NDPT devraient prendre l'initiative et créer un autre parti et permettre ainsi à la démocratie tibétaine de se développer encore davantage.

Le système actuel de notre Parlement est sans parti. Chaque parlementaire doit tenir à la fois le rôle de la prise de décision et de l'opposition. Est-ce qu'un député peut tenir en même temps les deux rôles ? Je pense que c'est une véritable question.

Je défends constamment l'idée d'un multipartisme, mais portant sur trois partis par exemple au maximum. Grâce à ce système, nous pourrions également exercer un contrôle constant sur nos parlementaires.

Q : Etes-vous disposé à former un parti politique ou un groupe parlementaire afin de représenter le courant indépendantiste au sein du Parlement ?

K.Y : J'ai ma part de contribution dans la formation du NDPT. Je soutiens fermement son programme et ses positions politiques, et le NDPT revendique l'indépendance. Je n'ai donc pas la nécessité de former un parti. Ceux qui ne sont pas d'accord avec l'idéologie du NDPT peuvent former un autre parti. En réalité, il est fondamental d'apporter son soutien au système du multipartisme et d'amener également des changements dans notre système électoral.

Q : Ainsi, êtes-vous vous-même député du NDPT et existe-il d'autres députés qui en sont membres au sein de la nouvelle assemblée ? Peut-on imaginer que lors des prochaines élections le NDPT présentera une liste commune de candidats ?

K.Y : Ma candidature a été portée par plusieurs groupes - tels que le NDPT, la Jeunesse pour de meilleurs députés, et d'autres encore. Lorsque ces différents groupes proposent des noms de candidats, il s'agit uniquement d'une liste destinée au public pour que celui-ci y réfléchisse. Vous ne pouvez pas affirmer qu'un tel est le député de tel groupe ou de tel autre simplement parce que son nom a été proposé par celui-ci ou par un autre.

Il y a beaucoup de députés qui ont été proposés par le NDPT et par d'autres groupes, comme moi. Dans quelle catégorie voudriez-vous les mettre ? Les identifier à telle ou telle catégorie est difficile.

Le NDPT présentera précisément une liste commune de candidats aux prochaines élections comme il l'a déjà fait auparavant. Les autres présenteront également leur propre liste de candidats. Encore une fois, il s'agit simplement de candidatures proposées par différents groupes et ONG afin que le public y réflechisse.

La question principale est de former un ou deux partis politiques supplémentaires et de le faire valider par le Parlement et la commission électorale.

Propos recueillis par Mathieu Vernerey