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UN PARLEMENT TIBÉTAIN SANS LISIBILITÉ POLITIQUE
Inertie ou transition démocratique ?
Par Mathieu Vernerey, juillet 2007

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Mathieu Vernerey
dossier : Démocratie
 

Dans le premier numéro d'Alternative tibétaine, nous évoquions le résultat des élections législatives tibétaines en exil, dont le second tour s'est déroulé en mars 2006. L'éditorial soulignait que "pour la première fois, des candidats [s'étaient] présentés sur une liste commune - Youth for Better MPs - esquissant ainsi le patron du premier parti politique tibétain". Si l'entrée au Parlement de jeunes députés favorables à l'indépendance était avérée, la lecture de cette "liste" était précipitée. En effet, après vérification, elle n'a pas été le fait des candidats eux-mêmes, mais d'un groupe d'électeurs selon un procédé en cours depuis déjà plusieurs années au sein de la communauté exilée. Il n'y a donc pas eu de changement en la matière, pas plus que d'initiative amorcée par-delà "le cloisonnement traditionnel des affiliations régionales et religieuses".

Malgré les réformes successives depuis sa création en 1960, le Parlement tibétain en exil persiste dans un système de représentation strictement régional et religieux. L'identification ne porte pas sur des idées, des objectifs ou des programmes politiques, mais sur des régions ou des écoles religieuses représentées. "Politiquement", le député tibétain est ainsi soit un individu, soit un représentant de sa région d'origine ou de son église bouddhique. Mais il n'est jamais le membre d'un groupe qui partage et défend des objectifs. Ce qui ne veut d'ailleurs pas dire que les divergences d'opinion ou les conflits d'intérêt n'existent pas - notamment sur la question de l'indépendance ou de l'autonomie -, mais ils ne trouvent pas de mode d'expression adapté, c'est-à-dire politique. C'est ainsi que lorsqu'en 2004 des députés ont eu à s'opposer à une précédente résolution votée à la majorité - portant sur l'éventualité d'une révision de la politique de la voie du milieu -, ils l'ont fait sous couvert de leur représentation régionale. Ce qui en termes politiques n'a aucun sens et présume de manière abusive de la position des autres députés de cette région.

Le Parlement tibétain en exil fonctionne ainsi sans parti politique. Sans pour autant proscrire ce système de représentation, la Charte des Tibétains en exil n'y fait tout simplement aucune allusion - ce que se contentent bien souvent de répondre les Tibétains lorsqu'on les interroge à ce sujet, comme un fait allant de soi. Au mieux, ils se réfèrent aux "Lignes directrices pour la future politique du Tibet" énoncées par le Dalaï-Lama en 1992, lequel préconise le système du multipartisme. Mais cette perspective est aussitôt restreinte au cadre d'un futur Tibet "libre", donc à un avenir lointain, tout aussi insondable qu'incertain. Et surtout, une fois de plus, les initiatives et les avancées démocratiques viennent d'en-haut, par la seule bienveillance du Dalaï-Lama qui bien souvent se trouve confronté à la résistance des mentalités. En exil, les réformes successives de la constitution ont ainsi permis le droit de vote, la séparation des pouvoirs, l'élection des membres du Parlement et du chef de gouvernement au suffrage universel direct. Mais bénéficier d'institutions démocratiques, aussi perfectibles soient-elles, ne suffit pas à établir une démocratie si perdure l'absence de toute expression partisane selon des objectifs ou des idéaux politiques, à commencer par le clivage sous-jacent - mais non formalisé - entre indépendantistes et autonomistes.

La question qui se pose est donc celle du mode de représentation parlementaire et du processus de décision politique. Car le rôle et la vocation d'un parti sont de participer au pouvoir et au processus de décision - y compris en tenant le rôle de l'opposition - et donc d'investir tous les lieux de décision pour y être représenté, notamment le Parlement, où en exil est votée la politique du gouvernement. Selon le député tibétain Penpa Tsering (page 17), rien ne s'oppose à "la possibilité de partis politiques dans le cadre du système de représentation actuel". Toutefois, au regard de l'inertie et des résistances au sein du Parlement, s'il semble prématuré de voir prochainement l'avènement d'un véritable parti politique, rien n'empêche dès maintenant des députés partageant des positions communes - sur l'indépendance ou l'autonomie - de se regrouper et de former un groupe parlementaire. Cela au   bénéfice d'une meilleure lisibilité et efficacité politique.

M.V.