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OUVERTURE DES RELATIONS AVEC TAIWAN
Le Tibet à l'école taiwanaise
Par Mathieu Vernerey, mai 2006

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Mathieu Vernerey
dossier :
 

Taiwan est une "affaire intérieure sino-chinoise", le Tibet est une "autre question". Le sentiment qui prévaut depuis longtemps parmi les pro-tibétains semble ne pas avoir pris en compte l'évolution du monde, y compris de leur propre combat.

La question de Taiwan, sauf dans l'esprit de Pékin, n'est plus la prolongation de la guerre civile qui déchira autrefois la Chine en deux camps. Une guerre que les communistes semblaient avoir gagnée avec la victoire de Mao en 1949 et l'avènement de la République populaire de Chine, et qu'ils sont finalement en train de perdre aujourd'hui. Car la volonté de Taiwan n'est plus de reconquérir par la force le continent perdu, ni même d'étudier véritablement l'éventualité d'une hypothétique "réunification", mais d'affirmer sa différence et de faire reconnaître sa nouvelle identité. Les relations avec Pékin sont donc devenues pour Taipei une question de politique étrangère soulignant l'existence de deux Etats distincts, voire de deux nations, mais qui suppose encore la reconnaissance de ce qui n'est pour l'instant qu'un état de fait. Cette évolution des choses n'est pas une simple nuance. Et elle a, dans le cas du Tibet, suivi un sens diamétralement opposé.

Question de la souveraineté

Envahi par la Chine populaire en 1949, le Tibet ne doit la survie de sa souveraineté qu'à l'exil du Dalaï-Lama et de son gouvernement en 1959. Pour autant, l'objectif de l'indépendance a été formellement abandonné en 1987 afin de répondre aux exigences de Pékin pour ouvrir des "discussions". Plus récemment, en juin 1998, le président chinois Jiang Zemin réactualisait ces exigences en demandant au Dalaï-Lama qu'il reconnaisse préalablement "le Tibet et Taiwan comme parties intégrantes de la Chine". Une demande qui prend tout son sens au regard des premières élections présidentielles taiwanaises au suffrage universel direct, en mars 1996, et de la première visite du Dalaï-Lama à Taiwan en mars 1997. Ce qui, au-delà de la volonté d'isoler ou de diviser les "rebelles séparatistes", montre quel est le danger pour Pékin d'un tel rapprochement et du renforcement potentiellement contagieux des attributs de souveraineté de l'un ou de l'autre.

Plutôt que d'investir cette brèche, le Dalaï-Lama et son gouvernement préfèrent la conciliation avec Pékin et privilégient l'objectif d'une "véritable autonomie au sein de la République populaire de Chine" visant la "préservation de l'identité culturelle tibétaine". De fait, le Tibet devient une question intérieure chinoise, celle des minorités ethniques. Et rien "d'autre".

Reconnaissance diplomatique

Pourtant, le gouvernement tibétain en exil pourrait bénéficier d'un atout de poids. Le 6 juillet 2000, le Parlement européen votait une résolution appelant les Etats-membres à le reconnaître comme seul représentant légitime du peuple tibétain si, dans un délai de trois ans, aucun accord n'était advenu avec Pékin au sujet du Tibet. Une résolution qui n'a toujours pas été appliquée et qui donne au Parlement l'obligation d'assumer les responsabilités qu'il s'est lui-même données.

Une initiative comparable appliquée à Taiwan permettrait d'initier une solution politique, là où les tensions militaires dans le détroit de Formose laissent augurer à terme une confrontation entre la Chine et les Etats-Unis. Au Tibet comme à Taiwan, l'Europe peut donc jouer un rôle décisif d'arbitrage. Encore faudrait-il qu'elle en ait la volonté politique et une compréhension claire.

Quoi qu'il en soit, en choisissant l'indépendance, Taiwan a de fait renoncé à l'héritage "moral" d'un empire chinois qui inclurait le Tibet, de même qu'au phantasme de la réunification. C'est quelque chose dont les Tibétains devraient avoir conscience pour se repositionner et redéfinir leurs alliances sans a priori. Car, selon leur ligne officielle actuelle, les Tibétains ont-ils bien compris qu'ils se battaient aujourd'hui pour devenir chinois, à l'inverse même des Taiwanais ?

M.V.
Lyon-Capitale, mai 2006