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NEW DELHI : APPEL À LA DÉCOLONISATION DU TIBET
Conférence indienne pour l'indépendance
Friends of Tibet India, juin 2007

sommaire : AT n°2 - 2007
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dossier : Conférences
autre langue : anglais
 

La première conférence organisée en Inde sur l'indépendance du Tibet, à l'initiative de Friends of Tibet India, s'est déroulée avec succès et s'est conclue après de nombreux débats selon l'angle spécifique de l'indépendance comme objectif de la lutte tibétaine et sur la manière d'y parvenir. Cette conférence s'est tenue à la Fondation Gandhi Peace, à New Delhi, les 23 et 24 juin 2007. Plus de 300 personnes y ont assisté, pour la plupart des Indiens et Tibétains de divers horizons.

La matinée du second jour de conférence, 200 personnes ont pu ainsi écouter l'écrivain et activiste Jamyang Nobu. Celui-ci a expliqué pourquoi les deux prochaines années étaient cruciales, tandis que les prochains Jeux olympiques de Pékin en 2008 permettront aux Tibétains de se manifester et de protester "comme une force irrésistible". Il a fait remarquer qu'à moins de parvenir à un véritable mouvement de protestation de masse, le Tibet continuera de rester à l'écart du monde et de susciter peu de réaction.

Affirmant que les efforts du Dalaï-Lama pour amener la Chine à négocier "n'étaient pas fructueux", Jamyang Norbu a plaidé pour de nouvelles tactiques afin d'obtenir l'indépendance vis-à-vis de la Chine. "Faites une grève de la faim devant le siège de Yahoo aux Etats-Unis, et voyez ce qui se produit", a-t-il précisé. D'après lui, les compagnies travaillant en Chine devraient être la cible de campagnes les forçant à se retirer. Jamyang Norbu s'est exprimé dans un style très personnel, sans mâcher ses mots. Pour de nombreux jeunes Tibétains, il s'agissait de la première opportunité de l'écouter parler avec une telle ardeur.

Le Tibet, pays colonisé

Niru Vora, éminent partisan gandhien et ancien professeur à l'Ecole des études chinoises et japonaises de New Delhi, a précisé que "le Tibet est un pays colonisé, et pas simplement un territoire occupé". L'usage du terme "territoire occupé" implique une présence imposée de l'armée, mais la situation du Tibet est de loin plus complexe et désastreuse. Ce pays a été colonisé, culturellement et économiquement, et pas simplement pris de force par l'armée chinoise alors qu'il s'agissait encore d'une nation à part entière en 1959.

Le président de séance, Vijay Kranti, a ensuite donné la parole au poète et activiste tibétain Tenzin Tsundue. Le front paré de son bandeau rouge si distinctif, Tenzin Tsundue a parlé avec force de conviction, suscitant l'émotion de l'auditoire. Il a notamment déclaré : "Bien que notre positionnement politique soit différent de celui de Sa Sainteté le Dalaï-Lama, notre engagement dans la non-violence est identique. Mais la non-violence sans un soutien de masse ne peut réussir".

Répondant aux questions, il a affirmé : "Nous appelons toutes les parties impliquées à revoir leurs investissements en Chine et au Tibet. Vos affaires sont en train de détruire notre pays !". Se référant à l'exemple sud-africain comme réussite d'un mouvement de masse, il a estimé que "c'est seulement lorsque l'image de Coca-Cola, IBM, parmi d'autres marques, a été touché que ces derniers ont fait pression sur le gouvernement blanc pour le faire fléchir. C'est cela qu'il nous faut à notre tour imaginer. Si notre action non-violente échoue, il nous faut trouver d'autres moyens. La communauté internationale a le devoir moral de nous soutenir et de permettre à notre lutte de réussir".

Parmi les autres intervenants se trouvaient Lhasang Tsering, figure indépendantiste historique ; Vijay Kranti, éminent journaliste indien et défenseur de longue date de l'indépendance tibétaine ; Claude Arpi, chercheur français et spécialiste du Tibet ; Ragav Mittal de la Fondation Bajaj, qui a également plaidé en faveur de Rangzen. Claude Arpi a pour sa part présenté plusieurs documents historiques et juridiques démontrant l'identité nationale tibétaine et recontextualisant l'"Accord en 17 points" de 1951 ainsi que la "Proposition de Strasbourg" de 1988. Sur les treize intervenants lors de cette conférence, huit se sont interrogés sur la validité de l'approche de la "voie du milieu" qui vise à obtenir l'autonomie, en justifiant que "dès l'instant où la Chine rejette systématiquement cette proposition, alors pourquoi constitue-t-elle toujours la politique du gouvernement tibétain en exil ?".

L'indépendance et rien d'autre

Ensuite, Phuntsok Wangchuk, ancien prisonnier politique et secrétaire général du Guchusum, a témoigné de son expérience carcérale et des atrocités commises par les autorités chinoises. Il a également fait la description générale de la lutte pour la liberté à l'intérieur du Tibet aujourd'hui. Interrogé sur ce que veulent les Tibétains de l'intérieur, il a confié qu'ils travaillaient pour l'indépendance et rien d'autre. Il a d'ailleurs fait valoir que si les centaines de prisonniers souhaitaient être libérés sur le champ, il leur suffirait de se soumettre à l'autorité chinoise. "Ils n'ont jamais abandonné l'indépendance et les prisonniers continuent de languir des années durant, et pour certains cela fait plus de vingt ans", a-t-il précisé. Son intervention a été saluée par un très grand nombre d'applaudissements.

Le second jour de conférence fut marqué par des discussions passionnées entre partisans indiens de l'aile droite du parti nationaliste hindou, militants de gauche, libéraux, marxistes, ainsi qu'une grande proportion de gandhiens et de fidèles du JP. Malgré leurs divergences idéologiques, tous se sont tenus fermement à leurs positions sur l'indépendance du Tibet, comme l'a si bien exprimé le militant gandhien Radha Bhatt : "Aussi longtemps que le Tibet ne sera pas libre, l'Inde ne sera jamais libre non plus. Il lui faudra constamment vivre sous la pression chinoise".


DÉCLARATION DE NEW DELHI


La Conférence pour un Tibet indépendant, qui s'est tenue à New Delhi les 23 et 24 juin 2007, appelle à la reconnaissance du Tibet comme colonie et constate, dès lors, que les Nations Unies et les autres institutions compétentes de la communauté internationale se doivent d'éradiquer les derniers vestiges du colonialisme, et par conséquent réclame l'indépendance du Tibet. La conférence invoque pour cela l'application de la résolution n° 49/89 de la "Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et peuples coloniaux", adoptée le 7 février 1995 par l'Assemblée générale des Nations Unies, qui reconnaît que "l'élimination du colonialisme est l'une des priorités de l'Organisation pour la décennie commencée en 1990 ; profondément consciente qu'il faut rapidement prendre des mesures pour éliminer les derniers vestiges du colonialisme d'ici à l'an 2000, comme elle l'a demandé dans sa résolution 43/47 du 22 novembre 1988".

La résolution précédemment citée et ratifiée par la Chine elle-même souligne, selon les mots mêmes d'un participant à la conférence, "la responsabilité morale des Nations unies et des pays membres de convoquer une réunion extraordinaire de l'Assemblée générale pour faire pression sur la Chine en vue de restaurer l'indépendance complète du Tibet, comprenant l'intégralité des trois provinces et de leur population".

Les délégués présents à la conférence de New Delhi ont adopté une stratégie en quatre points, qui guidera leur appel à l'indépendance du Tibet et leur plan d'action pour les années à venir :

Résolution

Considérant que l'indépendance complète, sous la conduite de Sa Sainteté le Dalaï-Lama et avec l'aide de l'Inde et d'autres pays membres de la communauté internationale attachés à la liberté, est le seul espoir pour le Tibet, les participants à la conférence sont résolus à :

1. Appeler le gouvernement indien à reconnaître le gouvernement tibétain en exil comme seul et unique gouvernement du Tibet et du peuple tibétain et à reconnaître Sa Sainteté le Dalaï-Lama comme étant son seul dirigeant politique et spirituel.

2. Appeler les Nations Unies à remplir leurs obligations au regard de la déclaration de 1993, selon laquelle il ne devait rester aucun pays colonisé à travers le monde en l'an 2000.

3. Appeler chaque membre de la communauté internationale à reconnaître le Tibet comme l'un des derniers vestiges coloniaux nécessitant un processus de décolonisation.

4. Appeler tous les groupes de soutien au Tibet à travers le monde à observer chaque année la date du 22 novembre comme le "jour de l'anticolonialisme" et à mener des campagnes de pétition visant à rappeler aux Nations Unies la nécessité d'appliquer les résolutions sur le colonialisme.

New Delhi, 24 juin 2007