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DES VELLÉITÉS DE CHANGEMENT SANS SUITE
Pratiques et Constitution
Entretien avec Penpa Tsering*, février 2007

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Penpa Tsering
dossier : Démocratie
autre langue : anglais
 

[* PENPA TSERING : Député tibétain (province du Kham) ; prochain président du Parlement tibétain en exil (à partir de mi-mandat, en 2008) ; directeur du Centre tibétain de recherche politique et parlementaire (TPPRC)]

Q : Jusqu'à présent, le Parlement tibétain en exil ne dispose pas de système de partis politiques. Pourquoi ?

P.T : La Charte des Tibétains en exil (constitution) ne traite pas de la question des partis politiques. Actuellement, nous fonctionnons comme une démocratie sans parti. Pour certains, cela reste un concept théorique et intellectuel. Dans notre cas, il s'agit d'une réalité, en partie en raison de notre condition en tant que gouvernement en exil et également à cause de mesures politiques visant à préserver l'identité d'un Tibet traditionnel.

La République populaire de Chine maintient que seule la Région autonome constitue le Tibet. Mais pour les Tibétains, le Tibet - compris dans son intégralité - inclut le Kham et l'Amdo. La représentation égale des provinces au sein du Parlement en exil, qui ne correspond pas à la proportion réelle des Tibétains exilés issus de chacune de ces provinces, repose davantage sur un impératif politique que sur l'égalité des droits. Etant donné qu'approximativement 75% des Tibétains proviennent du Tibet central (U-Tsang), et le reste du Kham et de l'Amdo, cela laisserait entendre qu'un suffrage équitable - ou "un homme une voix" - serait favorable à la représentation d'une seule de ces provinces, ce qui deviendrait un instrument redoutable entre les mains de la Chine pour diviser les Tibétains de l'intérieur.

Bien évidemment, il doit s'agir là de l'une des questions les plus débattues au sein de la communauté depuis ces 35 dernières années, mais personne n'a jamais été capable de dégager une solution satisfaisante pour tous. Et il y a des partisans de différentes théories sur cette question. Il semble très improbable que la situation change en exil, mais lorsque nous retournerons au Tibet, les raisons que j'ai évoquées précédemment n'auront plus lieu d'être et dès lors le politique suivra les "Lignes directrices pour un futur Tibet et sa constitution" établies par le Dalaï-Lama.

Mais pour autant, personne ne peut exclure la possibilité de partis politiques dans le cadre de la structure actuelle de représentation. Jusqu'à présent, en-dehors du Parti National Démocratique du Tibet (NDPT), aucun autre parti n'a vu le jour. Peut-être le temps n'est-il pas encore venu ou bien les gens ne voient-il pas l'utilité de rendre les choses plus complexes.

Q : Toutefois, au regard de sa complexité actuelle, ne serait-il pas utile d'harmoniser a minima le système électoral tibétain afin de permettre et encourager l'expression du suffrage selon des objectifs et des programmes politiques portés par des partis ?

P.T : Une chose qu'il faut rappeler est que le gouvernement tibétain n'y est pour rien dans la formation ou la dissolution de partis politiques. Le Parti National Démocratique du Tibet a été créé et existe toujours. Qu'il ne s'agisse pas d'une initiative aboutie est une autre question. Parfois, je me demande pourquoi ceux qui ressentent fortement le besoin de partis politiques n'en forment pas un de leur propre initiative ou de manière collective. D'un autre côté, les partis politiques supposent de définir une idéologie, un programme et de désigner des dirigeants. Soit ces conditions nous font défaut, soit nous sommes satisfaits de la situation actuelle et nous préférons nous concentrer sur des objectifs présumés communs.

Il y a eu énormément de discussions sur le suffrage universel et sur le principe des circonscriptions. Actuellement, l'idée est que dès l'instant où nous sommes élus par les provinces traditionnelles et les écoles religieuses ou bien également par les circonscriptions géographiques (telles que l'Europe ou l'Amérique du nord), alors nous représentons l'ensemble des six millions de Tibétains. Lorsque nous parlons des circonscriptions géographiques, l'article de la charte qui traite de la structure du Parlement doit encore être amendé, ce qui semble une tâche impossible pour le moment. D'un autre côté, si nous cherchons à établir des circonscriptions selon un découpage géographique, l'implication politique sur l'ensemble du mouvement tibétain doit être considérée, ce qui à mon sens reste plus important que l'unicité de notre système électoral.

Concernant le suffrage électoral et le principe d'"un homme une voix" : actuellement, les moines et les nonnes élisent 12 représentants ; les laïques en Inde, au Bhoutan et au Népal élisent 10 représentants pour chacune des trois provinces traditionnelles ; et 2 députés sont élus en Europe et 1 en Amérique du nord. Hormis des murmures à travers la communauté, aucun effort conséquent n'a été fait pour harmoniser le système.

Comme je l'ai dit, il peut être possible pour des partis politiques de fonctionner dans le cadre du système actuel, mais je ne vois aucun mouvement d'aucune part pour effectuer un tel changement.

Q : Donc vous confirmez que le NDPT, ou tout autre nouveau parti, a la possibilité de présenter ses candidats afin d'être représenté au Parlement ?

P.T : Je suis convaincu que cela est possible. Si un puissant parti politique voit le jour et agit sur la base de son idéologie ou de ses objectifs dans le cadre des circonscriptions régionales, religieuses et géographiques, oui très certainement il le peut. Cela vaut également pour le poste de Kalon Tripa (Premier ministre).

Q : Lorsque vous succéderez à Karma Choephel au poste de président du Parlement, oeuvrerez-vous en faveur d'un système de représentation politique ? Quelles dispositions prendrez-vous ?

P.T : Mon mandat est d'administrer le Parlement de la meilleure manière possible sans dévier, d'améliorer son image et de le rendre plus efficace dans son fonctionnement. Concernant le système des partis politiques, personnellement je ne plaide pas dans ce sens pour le moment, et même lorsque j'arriverai à la fin de mon mandat, je ne pense pas que les réalités auront suffisamment évolué pour initier un tel changement.

Propos recueillis par Mathieu Vernerey