ARTICLES

 
TRIBUNE : FORUM DE TURIN
Prisme chinois
Par Piero Verni, mai 2007

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Piero Verni
dossier :
 

Jusqu'à il y a peu de temps encore, je répétais souvent que la position du Dalaï-Lama était modérée, dans le meilleur sens du terme. Sincèrement, aujourd'hui, je ne me sentirais pas de réaffirmer cela. Aujourd'hui, plus de 19 ans après la Proposition de Strasbourg. Aujourd'hui que la situation au Tibet continue à empirer. Aujourd'hui que le gouvernement chinois n'a accepté aucune des propositions du Dalaï-Lama et, au contraire, continue de l'insulter et de l'accuser publiquement. Aujourd'hui, disais-je, je crois qu'il faudrait plutôt que de rechercher un dialogue impossible avec Pékin, entreprendre la lutte pour un changement de la situation existante au Tibet et en République populaire de Chine. Et ceci pour une raison très simple : les dirigeants chinois d'aujourd'hui ne veulent dialoguer avec personne, encore moins avec le Dalaï-Lama ou bien son peuple. Ils ne veulent pas du dialogue, simplement parce qu'ils retiennent que même la plus petite ouverture pourrait mettre en crise la structure entière de leur apparat du pouvoir.

Or, il y a des moments où l'Histoire oblige soit les peuples soit les individus à faire les comptes avec la réalité sans consentir aucune voie de fuite. A mon modeste avis, aujourd'hui, le peuple tibétain se trouve en face de l'un de ces moments. Son gouvernement en exil peut choisir entre deux directions différentes. Faire des pieds et des mains pour chercher à faire semblant de rien, nier l'évidence, espérer que la "vraie autonomie" et le dialogue avec Pékin sont des objectifs possibles, ou bien avoir le courage, l'honnêteté et l'intelligence d'admettre que pour dialoguer, il faut être deux. Pour faire des concessions, il faut être deux. Pour vouloir une solution "mutuellement acceptable", il faut être deux. Dharamsala devrait comprendre que l'unique possibilité pour affronter vraiment la question du Tibet passe à travers un changement politique à l'intérieur de la République populaire de Chine, et donc les Tibétains devraient apporter leur contribution pour faciliter ce changement.

Aujourd'hui, la Chine n'est pas le géant si solide qu'elle semble être lorsqu'on observe cet immense pays uniquement du haut de l'élégant profil des gratte-ciels de Shanghai ou à travers   les documents plus prosaïques sur la croissance annuelle du PIB. D'après les sources gouvernementales elles-mêmes, la protestation s'accroît et commence à s'organiser, arrivant à concerner désormais des millions de personnes.

Certainement les Tibétains ne pourront jamais réussir tous seuls à renverser "l'état présent des choses". Mais ils pourraient unir leurs efforts à ceux de toutes les réalités qui ont un contentieux ouvert avec le gouvernement chinois. Il est certain que la tâche peut apparaître immense et, en effet, toutes seules, aucune de ces forces ne peut croire pouvoir défier Pékin et en sortir victorieuse. Mais toutes ensemble, elles pourraient bien mettre un beau petit caillou dans la roue de l'engrenage du pouvoir. Et la roue pourrait se casser et éventuellement donner vie à une nouvelle Chine.

Le problème, c'est qu'à Dharamsala, ils semblent ne pas avoir très confiance dans la possibilité de changer l'Histoire. Or, au contraire, l'Histoire peut être changée. En effet, c'est une chose étrange. Des fois, pour la changer, des pierres grosses comme des montagnes ne sont pas suffisantes, alors que d'autres fois, des petits cailloux infinitésimaux qui entrent dans ses engrenages complexes peuvent y réussir. L'important, c'est de tenter : ne pas renoncer à l'idée fondamentale de l'indépendance, l'unique proposition politique qui, le jour où la République populaire de Chine changera finalement, pourra consentir aux femmes et aux hommes du Tibet de bénéficier effectivement de ce changement.

P.V.
Ecrivain italien, ancien président d'Italia-Tibet