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UNE STRATÉGIE DIPLOMATIQUE PAR ÉTAPES
Taiwan, le divorce chinois
Par Stéphane Corcuff, mai 2006

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Stéphane Corcuff
dossier :
 

Etrange position que celle de Taiwan, plus complexe encore que le Tibet occupé. La Chine s'oppose à toute "proclamation d'indépendance" et s'efforce d'obtenir la réunification de Taiwan au Continent. Mais peut-on à la fois appeler les Taiwanais à se réunifier et refuser de reconnaître qu'ils soient indépendants?

Taiwan est en fait une République souveraine, la République de Chine, fondée à Nankin en 1912, et distincte de la République populaire de Chine, fondée en 1949 à Pékin. Mais la fondation de la République populaire n'a pas fait disparaître la République, repliée à Taiwan. Et le régime désormais insulaire dispose toujours de tous les attributs de souveraineté. Y compris, si l'on insiste sur une définition dite "négative" de la souveraineté, celui de la reconnaissance de pays tiers.

République de Chine ou de Taiwan ?

A l'inverse de ce que sous-entend Pékin, la "proclamation d'indépendance" de Taiwan ne signifierait donc pas mettre fin à une dépendance par rapport à la Chine actuelle, qui n'existe pas, mais plutôt couper les liens psychologiques avec la Chine historique, qui sont toujours rappelés aux Taiwanais par le nom de leur régime. "Proclamer l'indépendance" revient en fait à changer le nom du régime - par exemple, en "République de Taiwan".

La morale voudrait que l'on s'insurge à l'idée qu'une nation aussi pacifiste que Taiwan, qui n'a aucune volonté d'agression sur ses voisins, dont la stratégie militaire est défensive, qui a abandonné l'objectif de la reconquête du Continent, et qui s'est démocratisé sous la menace militaire, ne soit pas soutenue par les autres démocraties face à une Chine impériale, qui tente d'imposer que des centaines de missiles pointés sur l'île décideront en dernier ressort de l'avenir de Taiwan.

Soutenir la déclaration d'une "République de Taiwan" n'a guère de sens en termes géopolitiques, du moins à l'heure actuelle. Sa proclamation unilatérale par Taiwan provoquerait de sérieux conflits dans le détroit, et elle n'est même pas à l'ordre du jour. Mais reconnaître la souveraineté de la République de Chine à Taiwan est une nécessité. Elle est même désormais une urgence, alors que se mettent en place, sous les yeux de ceux qui veulent bien le voir, les éléments de la crise de demain. La France n'aura probablement jamais plus le courage et la force nécessaire pour tenter une politique des deux Chine, comme le fit de Gaulle en 1964, qui refusa de prendre l'initiative de la rupture avec Taipei lorsqu'il a reconnu Pékin. Mais l'Union européenne et les Etats-Unis, eux, peuvent le faire. S'ils n'en ont pas encore la volonté, ils en ont au moins la force : celle de l'imposer ensemble à Pékin. Ils sont les seuls à pouvoir aujourd'hui se le permettre ; c'est à eux que revient la responsabilité d'une action décisive pour la stabilité à terme du dangereux détroit.

Calcul géopolitique à deux dimensions

Reconnaître que la République de Chine existe, et qu'elle est souveraine : au-delà de la justification morale - au nom de quoi excluons-nous les Taiwanais de toutes les instances internationales, comme si leur Etat était terroriste, raciste ou totalitaire ? -, il s'agit d'un calcul géopolitique à deux dimensions. La première : pour ceux qui craignent les initiatives taiwanaises, ce serait une manière de couper court à toute tentation de proclamer une République de Taiwan ; stratégie qui serait fondamentalement dans l'intérêt... de la Chine. La seconde : pour tous ceux que les bruits de bottes chinois inquiètent, ce serait la meilleure façon de geler l'option militaire, et de faciliter de manière décisive une progression vers une solution politique du conflit.

Deux Chine à l'ONU est inconcevable pour la RPC et inacceptable pour la frange radicale des indépendantistes taiwanais. Cela reste pourtant la seule solution d'un dialogue pacifique. Les indépendantistes modérés actuellement au pouvoir à Taipei l'ont compris, eux qui, sans renoncer à leur légitime espoir de voir un jour proclamée la République taiwanaise, se rangent inévitablement, en attendant, derrière les quelques options réalistes dont ils disposent dans la géopolitique compliquée du détroit de Taiwan.

Prévenir une crise majeure

Reconnaître à nouveau la souveraineté du régime qui a signé la charte fondatrice des Nations unies au nom de la Chine, à une époque où la RPC n'existait pas encore, ne serait pas seulement une façon de restaurer la justice. Ce serait surtout la seule vraie façon de prévenir une crise majeure dans le détroit de Taiwan, à laquelle la Chine se condamne inévitablement par son refus de reconnaître qu'un régime souverain existe à Taiwan. Car en procédant ainsi, la Chine s'obstine à attendre d'un Etat souverain qu'il renonce de plein gré à sa souveraineté, ce qu'il ne fera, bien sûr, jamais, autrement que sous la pression des armes. Ainsi le Parti communiste chinois ne se laisse-t-il en réalité ouverte une seule option pour arriver à ses fins, et la seule à laquelle il a, en fait, toujours cru : la force. Avec en toile de fond, un spectre : qu'il arrive à Taiwan ce qui est arrivé au Tibet.

Que la Chine populaire "reconnaisse le monde tel qu'il est" - ainsi de Gaulle justifiait-il en janvier 1964 sa reconnaissance de ce même régime - et la tension géopolitique du détroit s'en trouvera durablement réduite. Elle ferait par ailleurs le meilleur mauvais coup qu'elle puisse imaginer aux indépendantistes taiwanais, qui pourtant n'y perdraient pas non plus totalement : ils gagneraient à l'ONU une voix d'expression encadrée et pacifique pour donner leur version du conflit sino-taiwanais. Sans pour autant que l'avenir ne soit définitivement tranché en faveur de l'un ou de l'autre. On laisserait alors le meilleur gagner... par des voies purement diplomatiques. Mais en a-t-on seulement le courage ?

S.C.*
Lyon-Capitale
, mai 2006


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* Stéphane Corcuff est maître de conférence en Sciences politiques à l'IEP de Lyon et chercheur à l'Institut de l'Asie orientale.