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ENTRE IMPASSES ET CONTRADICTIONS
Le mouvement à un moment charnière
Par Tenzing Sonam, septembre 2006

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Tenzing Sonam
dossier :
autre langue : anglais
 

Les récentes attaques chinoises contre le Dalaï-Lama ont été d'une intensité et d'une perversité jamais atteintes depuis des années. Parmi les multiples accusations, il a été appelé un "faux chef religieux" et un "homme à deux visages", et son approche de la voie du milieu a été catégoriquement rejetée et décrite comme n'étant rien moins qu'une "duperie". Le nouveau secrétaire du Parti communiste du Tibet, Zhang Qingli, qui se trouvait à l'avant-garde d'une nouvelle approche radicale, a décrit le combat contre le Dalaï-Lama comme une "lutte jusqu'à la mort".

Cette dernière vague de vitupérations de la Chine est d'autant plus surprenante qu'elle se manifeste au moment où les rapports entre le gouvernement tibétain en exil, basé à Dharamasala, et Pékin sont théoriquement meilleurs qu'ils ne l'ont été depuis longtemps. Bien que les Chinois n'aient jamais reconnu officiellement leur existence, cinq séries de discussions ont été entreprises entre les deux parties depuis 2002. De plus, dans un soucis de créer la meilleure atmosphère possible pour ces discussions, la partie tibétaine a été des plus conciliantes. Pour la première fois, le Kashag - le corps exécutif du gouvernement tibétain en exil - a officiellement lancé des appels aux exilés tibétains et leurs sympathisants de s'abstenir de toute manifestation publique visant à mettre en avant la cause tibétaine.

Dès lors, pourquoi, lorsque les Tibétains font tout leur possible pour créer ce que le Premier ministre en exil Samdhong Rimpoché appelle une "atmosphère favorable", les Chinois intensifient-ils leur campagne pour vilipender le Dalaï-Lama et dénoncent-ils ses ouvertures pour parvenir à un arrangement ? Plus important, qu'est-ce que cela implique pour l'avenir d'une solution négociée basée sur l'approche de la voie du milieu ?

Dialogue de façade

Revenons un an en arrière, aussitôt après la quatrième série de discussions menées par les représentants du Dalaï-Lama et des hauts responsables chinois, en juin 2005. S'exprimant sur l'état de ces discussions lors de la quatrième Convention parlementaire mondiale sur le Tibet, à Edimburg, l'envoyé du Dalaï-Lama, Kelsang Gyaltsen, déclara : "Ce qui est actuellement le plus déconcertant et qui représente pour nous une grande préoccupation, c'est qu'il n'y a eu aucun changement positif à l'intérieur du Tibet depuis l'ouverture de contacts directs avec la direction chinoise. Au contraire, la répression au Tibet s'est récemment accentuée. Et Pékin n'a pas rendu réciproques les mesures visant à établir la confiance qui ont été entreprises par la direction tibétaine depuis notre première visite. Nous devons regarder en face le fait qu'il n'y a eu aucune indication d'un quelconque changement dans la politique de la Chine au Tibet, pas plus qu'il n'existe de signe clair comme quoi la direction chinoise est véritablement intéressée pour entreprendre un dialogue sincère".

Malgré ce tableau pessimiste, le gouvernement en exil continue ses "mesures visant à instaurer la confiance". Dans la conduite de la cinquième série de discussions, le Kashag a formulé son plus vibrant appel aux Tibétains et groupes de soutien basés aux Etats-Unis de ne pas perturber la visite du président chinois Hu Jintao. Le cinquième volet des discussions s'est tenu en février de cette année. De même que lors des précédentes rencontres, le contenu de ces discussions n'a été révélé par aucune des parties. Le communiqué de presse de l'envoyé spécial Lodi Gyari commençait avec un effet positif : "Aujourd'hui, il existe une meilleure et plus profonde compréhension des positions de l'autre, et les différences fondamentales persistent". Mais la suite fait allusion à une sérieuse impasse : "Cette série de discussions a aussi montré clairement qu'il existe une différence majeure, y compris dans la manière de formuler le problème". Bien que Lodi Gyari n'ait pas développé, on peut déduire que la "différence majeure" dans cette déclaration fait référence au rejet complet par la Chine de l'approche de la voie du milieu. Cela a été rendu évident dans un récent article de la presse officielle chinoise, le Quotidien du Peuple, qui explique également pourquoi la Chine perçoit cette approche comme étant "la motivation cachée du Dalaï-Lama : la recherche de l'indépendance le cas échéant".

Il s'agit de la plus claire indication de la Chine concernant sa position à l'égard de la voie du milieu, et cette position se durcit dans la foulée des attaques renouvelées contre le Dalaï-Lama. En dépit de cela, Samdhong Rimpoché a souligné dans une récente déclaration que, "en vue de résoudre la question du Tibet, ce qui est le principal objectif de la communauté en exil, nous cherchons à faire davantage d'efforts afin de poursuivre le processus actuel de dialogue, basé sur l'approche de la voie du milieu et visant le bénéfice mutuel". Dans un récent reportage australien, il a déclaré qu'"à moins que les Chinois démontrent qu'ils ne sont pas dignes de foi, jusqu'alors, il nous faudra leur faire confiance". Pressé par le journaliste pour savoir s'ils n'avaient pas déjà démontré leur mauvaise foi, il répondit : "Ils l'ont démontré par le passé. Et durant ces dernières années de dialogue, ils ne l'ont pas démontré". Cela montre que malgré l'évidence du contraire, Dharamsala continue de croire que la voie du milieu n'est pas seulement une base valable pour dialoguer avec la Chine, mais qu'elle est en réalité "mutuellement bénéfique". Mais est-ce réellement le cas ?

"Mutuellement bénéfique" ?

Le principal élément de la voie du milieu, comme cela est indiqué sur le site officiel du gouvernement tibétain en exil, est que "le Tibet ne chercherait pas à se séparer et resterait au sein de la République populaire de Chine". En soi, cela devrait être une proposition séduisante pour la Chine. Mais cette concession présuppose un nombre de préconditions qui doivent d'abord être validées par Pékin. Ce sont les suivantes : "1) Sans rechercher l'indépendance du Tibet, l'Administration centrale tibétaine s'efforce d'obtenir la création d'une entité politique qui comprend les trois provinces traditionnelles du Tibet. 2) Une telle entité bénéficierait d'une véritable autonomie régionale nationale. 3) Cette autonomie serait administrée par un exécutif et un législatif élus par le peuple selon un processus démocratique".

Il est clair que, selon le récent article du Quotidien du Peuple, Pékin est profondément réticent à l'idée de la création d'un grand Tibet et perçoit cela comme un appel à une "indépendance déguisée". Avant l'invasion chinoise, le gouvernement de Lhassa n'exerçait pas de contrôle au-delà de ce qui constitue grossièrement la province centrale tibétaine de l'U-Tsang, aujourd'hui délimitée par la "région autonome du Tibet". Tandis que tous les Tibétains partagent des caractéristiques culturelles et religieuses communes, et que Lhassa est incontestablement le coeur spirituel du pays, tout l'Amdo et la majeure partie du Kham étaient de facto des territoires indépendants avec des allégeances politiques changeantes, payant parfois le tribut à Lhassa, parfois à la Chine, et la plupart du temps à personne. La Chine a immédiatement tiré avantage de ces réalités. L'accord en 17 points, qui fut imposé par la force au gouvernement tibétain en 1951, s'applique uniquement au Tibet central, la zone contrôlée par le gouvernement de Lhassa. L'Amdo et le Kham furent rattachés aux provinces chinoises du Qinghai, du Gansu, du Sichuan et du Yunnan.

C'est seulement après l'arrivée en exil, en 1959, que le concept d'un grand Tibet - comprenant l'U-Tsang, le Kham et l'Amdo - évolue pour refléter les aspirations des réfugiés provenant des trois provinces qui ont combattu ensemble contre les Chinois, et représente une prise de conscience renouvelée du Tibet comme Etat-nation. Ces dernières années, l'activisme antichinois et le nationalisme tibétain ont pris place à la fois au Kham et dans l'Amdo, soulignant le fait que l'idéal d'un Tibet unifié, forgé en exil, a pris racine à l'intérieur du pays. Ceci est une orientation inquiétante pour la Chine. Selon Pékin, toute évolution vers l'unification des provinces traditionnelles tibétaines encouragerait de telles tendances nationalistes, et représenterait nécessairement une plus grande menace pour son autorité. Je crois que cette seule crainte empêchera la Chine de donner suite à cette précondition centrale de l'approche de la voie du milieu.

Dans une déclaration prononcée cette année lors de la commémoration du soulèvement de Lhassa, le Kashag a fait valoir que la demande d'unifier les trois provinces du Tibet en une région autonome était conforme aux provisions de la loi chinoise sur l'autonomie régionale nationale (RNAL - Regional National Autonomy Law). Dr Lobsang Sangay, un expert juridique tibétain, a fait ressortir dans un récent article publié dans le journal Harvard South Asia, qu'à travers les provisions de la RNAL, le concept d'"unité" recouvre une plus grande importance que celui d'autonomie, "créant dès lors des approches paradoxales et contradictoires de l'autonomie pour les minorités". L'"Unité" définie ici sous-entend l'unité de la mère-patrie et l'unité sous l'autorité du Parti communiste chinois. Mais même si cette ambiguïté n'existait pas, nous savons que la Chine n'est pas connue pour être la première à honorer les subtilités de sa propre constitution. Nous avons vu tant de fois Pékin ne pas tolérer quoi que ce soit qui menaçait de près ou de loin la base de son pouvoir et n'avoir aucune hésitation à écraser les droits fondamentaux de ses propres citoyens. Et nous pouvons être sûrs que dans le cas du Tibet, tout ce que la Chine considère comme une menace à son "unité" pèsera toujours plus qu'aucune considération sur l'autonomie régionale, ce qui est en effet la pierre angulaire des arguments développés dans l'article du Quotidien du Peuple. Par conséquent, présenter cette demande comme une option juridiquement valable au regard du droit chinois donne à la Chine plus de crédibilité qu'elle n'en a dans sa pratique réelle du droit.

L'autre précondition présentée dans la voie médiane est que, même si la Chine acceptait l'idée d'une plus large région autonome du Tibet dans le cadre de la RNAL, cette région devrait "être gouvernée par un exécutif et un législatif élus par le peuple selon un processus démocratique". Etant donné que la Chine est un Etat totalitaire, il n'existe aucune raison pour qu'elle accepte une telle demande sans avoir d'abord elle-même subi une transformation majeure. L'argument avancé pour cette demande est le précédent constitué par le principe "un pays deux systèmes" appliqué à Hong Kong. Mais il y a une grosse différence dans la situation de ces deux régions. Le cadre légal qui permet à Hong Kong de conserver ses propres caractéristiques a été négocié par les Britanniques comme une condition de leur accord pour rétrocéder cette colonie à la Chine. De plus, cela était avantageux pour la Chine de maintenir le statut capitaliste unique de Hong Kong dans sa propre stratégie économique émergeante. Aucun précédent ni aucune contrainte comparable n'existe au sujet du Tibet.

L'influence de Dalaï-Lama

Ainsi, alors que la voie du milieu réalise un énorme sacrifice en abandonnant la demande d'indépendance, elle le fait en formulant des préconditions qui, autant que la Chine est concernée, n'apparaissent pas différentes que la recherche de l'indépendance, et sont loin d'être "mutuellement bénéfiques". Cette impression n'est pas aidée par le fait que le Kashag continue de lancer avec inadvertance des signaux embrouillés. Par exemple, lors du 71e anniversaire du Dalaï-Lama cette année, le Kashag a fortement réaffirmé sa "détermination d'engager le dialogue pour résoudre la question du Tibet grâce aux récents contacts sino-tibétains", mais a conclu son discours en exhortant : "Puisse la vérité de la question tibétaine prévaloir prochainement !". La plupart des Tibétains peuvent comprendre que la "vérité de la question tibétaine" signifie une seule chose : l'indépendance. Les Chinois doivent sûrement savoir que ce sentiment tenace est dans le coeur de tous les Tibétains, quelle que soit leur position officielle, et c'est cela qui les conduit à ne pas croire nos intentions. Rien n'est plus évident pour eux à ce sujet que l'influence que continue à exercer le Dalaï-Lama au Tibet.

Les Chinois savent qu'il suffit au Dalaï-Lama de faire un simple appel, comme par exemple d'arrêter de porter des fourrures animales, et avant même qu'ils ne le sachent, ils sont confrontés à des démonstrations publiques d'incinération de fourrures, de Lhassa dans la région autonome jusqu'à Karze dans le Sichuan et Rekbong dans le Qinghai. Ils savent que la destruction d'une statue de Dorje Shugden - une déité protectrice du bouddhisme tibétain - au monastère de Ganden, près de Lhassa, par un groupe de moines, fut la réponse directe à la dénonciation par le Dalaï-Lama de ce culte. Ils savent que, tout en ayant enlevé la réincarnation du Panchen-Lama désignée par le Dalaï-Lama et après l'avoir remplacée par leur propre "marionnette", les Tibétains n'ont pas été dupes. Ils ont vu que même dans les zones les plus reculées du Qinghai, il a suffi d'une rumeur concernant le retour du Dalaï-Lama pour que des milliers de personnes se réunissent par anticipation. Il existe tant d'exemples qui démontrent l'influence subtile du Dalaï-Lama au Tibet ainsi que la dévotion et la loyauté qu'il suscite, qu'afin de consolider réellement leur emprise sur le Tibet, les Chinois doivent nécessairement considérer leur lutte contre lui comme "un combat jusqu'à la mort".

Cela explique pourquoi Pékin entreprend de multiplier des diatribes contre le Dalaï-Lama, y compris à un moment où le dialogue est supposé être engagé. Car pour la Chine, les discussions ne portent pas sur l'approche de la voie du milieu, mais sur la manière de neutraliser l'influence du Dalaï-Lama une bonne fois pour toutes, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du Tibet. Les marques de bonnes intentions du Kashag, comme appeler les Tibétains et leurs sympathisants à ne pas manifester lors de visites de dignitaires chinois, ne signifieront définitivement rien pour la Chine, sinon donner un coup de fouet à son image internationale en termes de relations publiques. La seule "atmosphère propice", autant que Pékin est concerné, serait que le Dalaï-Lama cesse d'exercer son influence de quelque manière que ce soit au Tibet, et cela aussi longtemps qu'il sera en vie, ce qui est impossible.

Anticiper tant qu'il est temps

Etant donnée la situation, il me semble que tant qu'il n'y aura pas de changement majeur dans le comportement chinois, et tant que Dharamsala insistera sur la voie du milieu sous sa forme actuelle comme base pour des négociations, l'intransigeance de Pékin continuera. Et si l'état des choses se poursuit jusqu'à ce que le Dalaï-Lama disparaisse - comme la Chine le souhaite certainement -, quel sera alors le sort de la lutte nationale tibétaine ? La voie du milieu restera-t-elle une option viable, sans le Dalaï-Lama pour lui apporter de la crédibilité ? Ce sont là des questions difficiles, mais ce sont des questions auxquelles nous, Tibétains de l'exil, devons nous préparer, et il nous faut en débattre tant que nous avons le Dalaï-Lama pour nous guider.

En novembre 1996, alors qu'il était président du Parlement tibétain en exil, Samdhong Rimpoché avait proposé un programme visant à mener un mouvement satyagraha pour le Tibet (un mouvement d'inspiration gandhienne fondé sur la vérité et pouvant mener à une campagne de désobéissance civile). Ce programme se concluait par un vibrant plaidoyer : "Lorsque Gandhi avait lancé l'appel 'Agis ou meurs', il n'y avait pas d'autres choix. De même que je propose à mon peuple 'd'agir ou de mourir', il n'y a pas d'autre choix. Le jour de retour au pays doit commencer ici et maintenant. Alors seulement nous pouvons dire : 'L'année prochaine à Lhassa'". C'était il y a dix ans. Alors qu'il nous faut désormais reconsidérer sérieusement l'orientation de notre lutte, la formule "retourner à Lhassa" ne prend pas simplement aujourd'hui un sens plus évasif que jamais, elle devient également de plus en plus inappropriée.

T.S.