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CINÉMA : KEKEXILI, LA PATROUILLE SAUVAGE - 2006
Regard tibétain sur le western chinois
Par Tenzing Sonam, août 2006

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Tenzing Sonam
dossier : Culture
autre langue : anglais
 

C'est au Brésil, dans le décor improbable d'un théâtre du XIXe siècle de la ville de Manaus, au fin fond de l'Amazonie, que j'ai vu pour la première fois Kekexili - la Patrouille sauvage, le film du réalisateur chinois Lu Chuan, très acclamé par la critique. C'était à l'occasion du 2e Amazonas Film Festival auquel concourrait Dreaming Lhasa, que j'ai co-réalisé.

M'extirpant hors de ce théâtre bondé pour m'immerger dans la chaleur tropicale humide de la ville, à des milliers de kilomètres des terres incultes et gelées des plateaux tibétains où je venais virtuellement de passer les 90 dernières minutes, j'étais en proie à des sentiments contradictoires et incompatibles.

Il ne fait aucun doute que Lu Chuan est un réalisateur talentueux. La Patrouille sauvage est un récit bien construit, grinçant et intraitable, où avidité et héroïsme s'affrontent dans le thème plus général de l'homme en lutte avec la nature. Il décrit une patrouille de volontaires tibétains, dirigée par le valeureux mais obstiné Ri Tai, lancée à travers les plateaux interdits du nord du Tibet à la poursuite d'un groupe de féroces braconniers, qui ont tué l'un des leurs. Cette bande ne laisse derrière elle que des cadavres d'antilopes tibétaines, les chirus, une espèce menacée d'extinction.

Au fur et à mesure que le film progresse, on se rend compte qu'il n'est pas tant question de la traque des chasseurs que du voyage lui-même. La quête sans merci de Ri Tai cause la mort de plusieurs de ses hommes, tués non par leurs adversaires mais par les durs caprices de la nature. Cette dernière opère en effet sans distinction entre ceux qui cherchent à l'exploiter et ceux qui essayent de la protéger. La fin est rapide, brutale et inattendue. La caméra capture brillamment les paysages durs et imposants des hauts plateaux tibétains, vedettes majestueuses du film, au même titre que les acteurs. Le film de Lu Chuan semble s'être imprégné de l'esprit du célèbre western de John Ford, La Prisonnière du désert, avec ses magnifiques panoramas du Sud-Ouest américain et le thème identique de la quête, qui se substitue graduellement à son propre but.

Pourquoi ce film me laissa-t-il pourtant un sentiment de malaise ?

Image ésotérique de Shangri-la

En tant que réalisateur tibétain, né et élevé en exil, j'ai toujours essayé de présenter dans mes oeuvres une vision plus réaliste du Tibet et de réfuter cette image ésotérique de Shangri-la, image véhiculée par les médias, divers livres ou films, et qui s'est imposée dans l'imaginaire occidental. Kundun de Martin Scorcese, Sept ans au Tibet de Jean-Jacques Annaud, Himalaya d'Eric Valli et Samsara de Pan Nalin ont tous exploité et entretenu cette perception mythique pour leurs propres fins. J'ai été sidéré de voir que La Patrouille sauvage ne diffère sur ce point en rien de ces films et mythifie tout autant le Tibet, bien que dans une perspective un peu différente.

Le premier film chinois à proposer un regard nouveau et personnel sur le Tibet, qui ne soit pas perverti par la propagande officielle fut probablement Le Voleur de chevaux, réalisé en 1987 par Tian Zhuangzhuang, cinéaste de la "cinquième génération".

Bien que sa description réaliste, quasi-documentaire, de la vie des nomades tibétains soit révolutionnaire pour un film chinois, il cède en définitive à une vision romantique et condescendante des lieux et de sa culture. Malheureusement, quelque deux décennies plus tard, La Patrouille sauvage tombe dans le même piège.

Le cliché du bon sauvage

Les principaux protagonistes du Voleur de chevaux et de La Patrouille sauvage renvoient tous deux aux clichés que l'on retrouve dans la plupart des films sur le Tibet, celui du bon sauvage, muré dans son silence. Ce n'est pas un hasard. En l'absence d'une véritable compréhension des Tibétains ou de leur culture, il est plus facile de les présenter comme des archétypes. Lu Chuan confirme inconsciemment cela en déclarant dans une interview réalisée à propos du film : "En fait, mes rapports avec les Tibétains ne furent pas tels que l'on m'avait dit qu'ils seraient. Ils sont certes méfiants, mais ils sont en réalité très ouverts si vous leur témoignez de la sympathie. Ils m'ont accepté et ont coopéré avec moi quand je les dirigeais. Ils sont un peu comme les Indiens d'Amérique ou les Eskimos ; en tant que minorités, ils sont capables de préserver leur authenticité et leur nature".

Cette vision optimiste, non seulement des Tibétains mais aussi des Indiens d'Amérique et des Eskimos, trahit une grande naïveté, et si ce n'est une pointe d'arrogance envers ces dites minorités.

Cette perception des Tibétains, considérés comme une sorte de curiosité anthropologique est renforcée dans cet extrait d'un article écrit par le journaliste chinois Teng Gingshu, qui a suivi quelques jours Lu Chuan sur le tournage du film. "Après quelques verres, les autochtones commencèrent à chanter à tour de rôle dans leur langue. Quand la chanson atteignait son paroxysme, tous frappaient leur bol avec leurs baguettes et chantaient ensemble. Soudain, il me sembla que j'avais compris le vrai sens du film, je me sentis euphorique, comme si mon âme s'était libérée. Nous nous mîmes tous à chanter, en réponse aux autochtones".

Ainsi, il n'est guère surprenant que le portrait qui est fait dans ce film des Tibétains, bien que sympathique, soit essentiellement orienté et condescendant. A cet égard, Lu Chuan ne se distingue pas d'un réalisateur occidental tel qu'Eric Valli, qui met en scène un même personnage taciturne mais non moins héroïque dans Himalaya, un film qui prend aussi prétexte du Tibet pour explorer les relations entre l'homme et la nature.

Cette approche simpliste du Tibet est encore plus prononcée quand il s'agit de représenter sa culture bouddhiste. Par exemple une scène de "funérailles célestes" - la tradition tibétaine consistant à dépecer les cadavres et à donner les morceaux en pâture aux vautours - est de rigueur dans tout film se prévalant de révéler le vrai Tibet. Ce rituel, où le macabre côtoie la plus grande spiritualité, ne manque jamais de titiller le nouvel aficionado du Tibet. Le Voleur de chevaux possède une telle scène, Kundun de Martin Scorcese aussi. Eric Valli s'y arrête dans Himalaya. Lu Chuan, de même, ne peut résister à la tentation et dans La Patrouille sauvage on nous offre une autre séquence de membres hachés menus et jetés aux vautours.

Un Tibet curieusement apolitique

Mais cette vision stéréotypée de la culture tibétaine n'est pas le seul défaut de La Patrouille sauvage. Plus gênant est l'absence de tout contexte politique. Il s'inscrit en effet dans un Tibet curieusement apolitique. On ne décèle aucune présence chinoise, ni aucune représentation de son autorité. Les méchants sont des Huis musulmans. Le seul personnage chinois du film - le journaliste de Pékin à travers le regard duquel l'histoire nous est comptée - est en fait un sino-tibétain qui parle la langue locale et se trouve rapidement accepté par le groupe. Pour un public qui ignorerait tout de l'histoire récente du Tibet, le film présente ce pays comme une vision orientale et mythique de l'Ouest sauvage. Ici la loi des armes prévaut. Les bandits sévissent en toute impunité. Les hommes doivent se faire justice et seuls les braves survivent. Cela révèle soit une sérieuse faiblesse du contrôle chinois dans la région - ce qui, nous le savons, est loin d'être le cas - soit que le réalisateur a préféré éviter d'aborder une réalité gênante.

Je ne doute pas que Lu Chuan ait eu à marcher sur des oeufs durant le tournage pour éviter de se heurter aux autorités. Bien que la Chine contrôle étroitement la région, le gouvernement est particulièrement paranoïaque dès qu'il s'agit du Tibet, point éminemment sensible dans ses relations internationales.

Malgré cela, on pourrait espérer que, la Chine se développant économiquement et s'engageant dans le monde à tous les niveaux, une nouvelle génération d'intellectuels, un réalisateur comme Lu Chuan par exemple, perceraient le cocon de la propagande dans lequel ils ont été élevés pour se confronter aux complexités de la situation tibétaine avec objectivité et rationalité. Malheureusement, à la vue de La Patrouille sauvage, ce n'est pas encore le cas.

Au final, il est d'autant plus ironique de constater que tandis que La Patrouille sauvage se focalise sur les tentatives d'un groupe de volontaires tibétains pour empêcher le massacre des chirus, une espèce endémique du Tibet menacée d'extinction en raison d'une chasse et d'un braconnage intensifs, l'animal a été choisi par la Chine pour être l'une des mascottes des Jeux olympiques de Pékin en 2008. La symbolique ne peut être plus claire : comme le Tibet et tout ce qui est tibétain, le chiru, lui aussi, est officiellement chinois.

T.S.*


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* Tenzing Sonam est un cinéaste tibétain de l'exil. Il a notamment co-réalisé avec sa femme, Ritu Sarin, le film Dreaming Lhasa. Ils dirigent ensemblent leur propre entreprise cinématographique, White Crane Films.