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CINÉMA : WE ARE NO MONKS - 2005
Entre errance et violence
Par Topden Tsering, mai 2005

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Topden Tsering
dossier : Culture
autre langue : anglais
 

Comme son titre le suggère, We are No Monks ne s'intéresse pas aux moines, ni même au fait de se comporter ou d'être perçus comme tel, ou tout autre stéréotype tibétain de ce genre. Le film se penche sur le fragile kaléidoscope de la tragédie tibétaine, plus particulièrement sur le problème de l'exil, et pose ces questions importantes : le combat des Tibétains pour la liberté tournera-t-il à la violence ? Y aura-t-il un jour des kamikazes tibétains ?

Pour son premier film, Pema Dhondup a fait du bon travail. Au début, il y a une scène dans laquelle un officier et un agent de police indiens font une descente dans un bar local. Au cours de l'interrogatoire qui s'ensuit, l'officier introduit sa matraque dans la bouche de l'un des jeunes Tibétains rassemblés là. Il est filmé sous un angle assez large et quelques têtes nous cachent la scène. Ce n'est que lorsque la foule commence à se disperser que l'on est finalement témoin de cette brutalité policière. Comme dans la vie réelle, nous sommes tenus à distance, sans la commodité ou le danger d'un gros plan. Le jeune homme ainsi torturé dans l'espoir qu'il livre quelques informations sur de récents cambriolages est l'un des protagonistes du film ; il est en fait muet et utilise un langage des signes qui lui est propre, comme pour mieux souligner son identité disloquée. De tels subtilités et symboles abondent dans le film.

Des personnages tourmentés

Quatre jeunes Tibétains mènent leur vie en Inde, à Dharamsala, où résident le Dalaï-lama et une importante communauté tibétaine en exil. Ils boivent des bières, fument de la marijuana et usent de leur charme et de leur anglais teinté d'un accent indien pour draguer les jeunes et jolies touristes que le bus dépose sur la très animée place du village. Le reste du temps, c'est-à-dire presque toujours, les quatre jeunes hommes essayent surtout d'éviter d'être arrêtés pour une poignée de cambriolages perpétrés dans le coin. L'enquête est menée par un policier indien véreux, Shamsher Singh, interprété par l'acteur bollywoodien Gushan Grover, le seul acteur professionnel du film. La manière impitoyable dont ce policier traite les Tibétains, ses tentatives d'intimidations verbales, le harcèlement et l'humiliation, constituent en quelque sorte une métaphore de l'oppression chinoise à laquelle les quatre amis échappent en raison de l'exil.

Tenzin, interprété par Sonam Wangdue, est un jeune diplômé sans emploi qui, comme beaucoup de jeunes à Dharamsala, rêve de s'installer aux Etats-Unis et repousse toutes les tentatives de son père, employé par l'administration tibétaine, qui cherche à le convaincre de le rejoindre. Il est le moins posé du groupe, le Casanova, une âme égarée toujours à la recherche d'un mauvais coup à faire.

Tsering, joué par Sonam Phuntsok, est le tendre père d'une petite fille confiée à la garde de ses beaux-parents, sa femme étant partie vivre aux Etats-Unis avec un autre homme. Insensible, le beau-père de Tsering l'empêche de voir sa fille malade en raison de son mauvais comportement.

Interprété par Tsering Bawa, Pasang vient du Tibet. Il n'est que rage et colère et vomit son désir de vengeance et de violence contre le gouvernement chinois, toute sa famille ayant été victime de sa brutalité comme le montrent certaines scènes en flash-back. Il écrit quelques pièces traitant de la suffisance des Tibétains en exil, textes dont il fait lecture à ses amis.

Le quatrième personnage de ce quartet est Damdul, le jeune muet interprété par Ngawang, qui vend en journée des pains au bord de la route. Ce qu'il ne peut exprimer par la parole, il le fait avec son caméscope, qu'il pointe régulièrement sur ses amis, leurs chagrins et les événements qui les entourent, comme s'il était Dieu lui-même, prenant le tout, sans juger ni parler.

Un réalisme sans concession

Damdul et son caméscope opèrent une véritable mise en abyme, capturant sans doute certains des moments les plus importants du film. Dans la scène d'ouverture, par exemple, Tenzin s'adresse directement à la caméra après avoir pompeusement ajusté le col de sa chemise et, à défaut de public, demande à son ami muet : "Tha yin Pe?" (Tu es prêt ?). "Cela fait cinquante ans que le peuple tibétain vit en exil. Qu'avons-nous gagné ? Des gens continuent d'être tués au Tibet. De nouveaux réfugiés affluent chaque année. Aujourd'hui encore, les destructions se poursuivent. Qu'est-ce que le monde a fait pour nous ?". Là, une longue pause, durant laquelle le visage de l'acteur, Sonam Wangdue, esquisse une grimace de résignation : "Seulement de la sympathie ! Tous les hommes, toutes les nations ne vivent que pour eux-mêmes. C'est un monde égoïste, mon pote. Si tu veux quelque chose, tu dois te battre pour cela. Même si ce doit être au péril de ta vie !". Puis il se lance dans une tirade sur l'hypocrisie de la guerre menée par les Etats-Unis contre le terrorisme, les mensonges de la coalition sur les vrais génocides perpétrés dans des pays comme le Tibet, alors que leur combat pour la justice est en fait asservi par les devises pétrolières et le désir d'hégémonie mondiale. Pour qui connaît bien Dharamsala, ce discours pourrait être tenu par n'importe quel jeune Tibétain vivant là-bas.

Les acteurs ont tous été choisis parmi les habitants de cette petite ville de montagne, à l'exception de Gulghan Grover qui livre dans ce film une interprétation très crédible, bien meilleure que ses apparitions dans les productions kitsch de Bollywood. Cette volonté de réalisme se retrouve également dans le choix d'acteurs secondaires, comme cette Tibétaine que l'on voit dans le film colporter des ragots du genre : "Ces jeunes drogués du Shiva Café doivent être derrière ces cambriolages" - et qui, dans la réalité, quand les caméras ne sont pas là pour la filmer, est en effet habituée à répandre ce genre de scandales tout en égrenant fiévreusement son chapelet.

Le film ne minimise pas la brutalité, psychologique ou physique, qui s'exerce aussi bien à la maison que dans les rues de Dharamsala, comme partout en Inde. L'officier Grover use plus de sa matraque que de ses mots et ses coups pleuvent selon ses caprices. Une nuit qu'il rentre saoul à la maison, Tenzin trouve sa famille - son père, sa mère et sa grand-mère - qui l'attend. Quand son père, frustré, commence à le réprimander et à le battre pour son entêtement, le fils adopte une posture de combat : "Je vais te tuer ! Allez, viens et frappe moi si tu oses !". Et comme dans la plupart des familles, les femmes crient et invoquent la folie, se serrant le cœur et séparant leurs hommes.

Le film est principalement tourné caméra à l'épaule, ce qui permet de rendre les secousses et vibrations de la vie réelle. Les seuls plans fixes se résument à une saisie d'écran de télévision dans un café local et à celle d'un écran d'ordinateur dans un cybercafé où Tenzin passe beaucoup de temps à organiser sa fuite aux Etats-Unis. Dans l'un de ces moments étonnants où le film rejoint le documentaire, la scène durant laquelle une foule de Tibétains s'est rassemblée dans l'attente du passage du Dalaï-lama fut réellement tournée à l'une de ces occasions. Pendant un court instant, on aperçoit ainsi le leader tibétain, tout sourire et saluant de la main, avant que sa voiture ne sorte de l'écran.

Une violence en quête de sens

Au coeur du film se pose la question de la violence tibétaine. C'est un sujet auquel les quatre amis réfléchissent souvent durant leurs soirées d'ivresse le long des routes désolées, après que le dernier bar ait fermé et que seul résonne l'écho d'un chien ou deux aboyant dans le lointain. "Nous devons suivre l'exemple des Palestiniens, nous avons besoin de nos propres kamikazes", prône Pasang, le torse bombé et se balançant sur ses pieds incertains. "Tu peux le faire ?", lance-t-il par défi à Tenzin, le regard trouble. "Namaste" (salutation en hindi) répond ce dernier, je préfère ne pas concourir pour le meilleur martyr. Vous n'avez qu'à le faire !".

La question reste en suspend tandis que l'intrigue se poursuit à travers les pensées de chacun des quatre amis, qui se recoupent sur certains points et divergent sur d'autres. Et quand la violence finalement éclate, elle est le fait du plus improbable des quatre personnages : une scène qui trouve sa véritable inspiration dans le premier martyr tibétain en exil, Thupten Ngodup, un visage jusqu'ici inconnu et qui, en 1998, a pourtant fortement marqué les esprits tibétains en s'immolant lors d'une grève de la faim menée à Delhi, en Inde.

Ce ne serait pas trop exagéré de dire que la scène de la bombe-suicide à Delhi est brillante. Mais ce qui exprime le mieux le drame de l'exil tibétain, ce terrible conflit entre politique et spiritualité, est le commentaire final du jeune martyr : "Je ne fais cela pour personne d'autre que moi. Tenzin avait raison : Je est le mot le plus important".

L'hésitation du réalisateur

Le film, qui dure deux heures, est un peu trop long. Quelques scènes, notamment celle de la fête, semblent traîner en longueur. Ainsi, avec quelques dialogues en moins, le film aurait pu être condensé. Sa principale faiblesse semble toutefois découler de la propre ambiguïté du réalisateur, que l'on pourrait presque qualifier d'hésitation, sur la question de l'avènement de la violence dans le combat tibétain, par opposition à son imagination artistique. A cela s'ajoute une tendance implicite au politiquement correct qui dilue quelque peu son intégrité cinématographique.

Ainsi, s'il semble plausible que le nouveau venu du Tibet puisse finalement rechercher une expression intellectuelle de sa colère à travers la réalisation de pièces traitant du combat tibétain, il semble en revanche peu crédible que l'une de ces pièces, dans laquelle un combattant pour la liberté tue un ou deux diplomates chinois, puisse se terminer sur l'image d'une foule de Tibétains défilant en criant des slogans du type : "C'est un terroriste, pas un Tibétain !".
Mais ce message est finalement aussi celui du réalisateur, guidé par son sens des responsabilités, son appel à la morale. Il traite ici de la frontière difficile entre être un arbitre cinématographique de la tragédie que vit sa nation et s'affirmer comme un artiste indépendant.

T.T.