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RETOUR SUR LA "REPRISE DU DIALOGUE" EN 2002
L'indépendance d'abord, le repos suivra
Par Vijay Kranti, octobre 2002

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Vijay Kranti
dossier :
autre langue : anglais
 

La récente visite de 18 jours des envoyés du Dalaï-Lama à Pékin et Lhassa a laissé la communauté des 150 000 exilés et leurs partisans déconcertés et divisés. La délégation tibétaine qui était dirigée par Lodi Gyari, représentant du Dalaï-Lama aux Etats-Unis, comprenait trois autres membres, dont Kelsang Gyaltsen, le représentant du Dalaï-Lama en Europe, et deux hauts fonctionnaires, Sonam Dagpo et Ngawang Rabgyal. Cette visite a fait suite à celle de Gyalo Thondup à Pékin et Lhassa cette même année, au mois d'août. Gyalo Thondup est l'un des frères aînés du Dalaï-Lama, une personnalité énigmatique connue pour ses liens avec la CIA jusqu'au milieu des années 1970 et plus tard pour ses rapports étroits avec la Chine.

Le but principal de cette visite (la septième du genre depuis le début des années 1980 et la première depuis la rupture du contact entre les deux parties en 1993) était de préparer le terrain pour un dialogue entre Tibétains et Chinois. Comme Lodi Gyari l'a mentionné dans son rapport dès le retour de la délégation à Dharamsala : "Nous avons fait tous les efforts afin de créer les bases pour l'ouverture d'un nouveau chapitre dans nos relations. Nous sommes pleinement conscients que cette tâche ne peut être achevée en une seule visite. Cela nécessitera aussi de maintenir un effort et un soutien persévérant de toutes parts". Il faut donc s'attendre à d'autres visites et à un plus long dialogue. Mais on se demande si cela ne signifie pas aussi une plus longue période de confusion et d'anxiété pour la communauté des réfugiés ?

La politique du dialogue consiste à trouver une solution mutuellement acceptable sur la base de ce que le Dalaï-Lama a nommé la "voie du milieu", dans la perspective d'une "autonomie véritable" pour le Tibet au sein de la République populaire de Chine.

Désarroi et colère

Jusqu'à il y a environ deux ans, tandis que le Dalaï-Lama commençait à évoquer sérieusement la voie du milieu, la plupart des Tibétains réclamaient avec enthousiasme et détermination "Rangzen" (indépendance). Mais aujourd'hui, nombre d'entre eux estiment sincèrement que ne pas adhérer à la théorie de l'autonomie de leur dirigeant ne signifie rien moins que s'opposer à lui. Pour un Tibétain ordinaire, l'idée de s'opposer au Dalaï-Lama n'a pas sa place, pas même en rêve. C'est pourquoi certains commencèrent à défendre la théorie de l'autonomie, même si dans leur coeur résonnait encore le cri de l'indépendance. Ceci devrait expliquer l'atmosphère très trouble de confusion, voire de désorientation, qui règne parmi la plupart des réfugiés.

Mais à l'inverse, une autre partie de la communauté tibétaine, en particulier les jeunes oeuvrant indépendamment du gouvernement, ne sont ni embarrassés ni découragés : ils sont en colère.

Kelsang Phuntsok Godrukpa, représentant de la plus populaire organisation, le Tibetan Youth Congress (TYC), n'est pas seulement un de ceux qui s'opposent au concept d'autonomie, il attaque aussi ouvertement la sagesse qui se trouve derrière les nouvelles initiatives du gouvernement.  "Au regard de notre expérience avec les Chinois, vous ne pouvez pas croire ce qu'ils disent ou promettent", affirme-t-il, rejetant catégoriquement l'idée d'un dialogue avec Pékin.

Le TYC revendique plus de 25 000 membres au sein de la communauté et a participé à la formation politique de nombreux hauts fonctionnaires de l'administration ainsi que de ministres.

Se réunissant dans la foulée de la visite ultra sensible de Gyalo Thondup en Chine et au Tibet, le TYC exprima son écoeurement au bout de quinze jours. Contrarié par le processus de dialogue en cours, le bureau central du TYC annonça le revirement de sa politique courante, en se tenant à l'écart du processus électoral des membres du Parlement tibétain en exil et du poste de Premier ministre. "Jusqu'à présent, nous pensions qu'ils (les membres du gouvernement) étaient nos dirigeants, et nous les soutenions. Désormais, le TYC lui-même dirigera la communauté tibétaine dans sa lutte pour la liberté de la nation", s'exprima Kelsang Phuntsok avec émotion.

Dans le cadre d'une constitution démocratique, initiée par le Dalaï-Lama lui-même en 1960, les réfugiés ont élu leur Parlement treize fois jusqu'à ce jour. Le point d'orgue de ce processus démocratique est survenu l'an dernier, lorsque les réfugiés élirent Samdhong Rimpoché comme Premier ministre (Kalon tripa), au travers d'un scrutin direct et secret. Il est intéressant de noter que Gyalo Thondup, qui se porta candidat, fut éliminé dès le premier tour de cette élection, avec moins de 2% des voix. En outre, la constitution tibétaine autorise le Parlement élu à destituer le Dalaï-Lama de son poste de chef d'Etat s'il l'estime incompétent pour gouverner ou inapte à diriger la nation.

La plupart des groupes de soutien au Tibet - un réseau d'environ 250 associations de défenseurs non tibétains à travers le monde - ont observé un silence circonspect sur la soudaine reprise des contacts entre Dharamsala et Pékin et sur la visite de la délégation tibétaine. Mais, exprimant les craintes communes des militants, le Mouvement International pour l'Indépendance du Tibet (ITIM), basé en Californie et fondé par Jigmé Thupten Norbu, le plus âgé des frères du Dalaï-Lama, dénonça ouvertement dans une déclaration toute tentative de dissoudre la demande tibétaine d'une totale émancipation de l'occupation chinoise. Larry Gerstein, président de ce mouvement, demanda à tous ceux concernés d'être conscients des voeux profonds de l'écrasante majorité de Tibétains se trouvant au Tibet et de ceux en exil en faveur de l'indépendance. Selon les termes de cette déclaration, "l'ITIM reste inébranlable dans son engagement pour l'indépendance du Tibet, comme étant la seule solution durable au contentieux avec Pékin. Une alternative inférieure à l'indépendance mettrait en danger le futur de la culture tibétaine et la survie du Pays du Lion des Neiges".

Conscient de ce vent de contestation au sein de la communauté des réfugiés et du dilemme des défenseurs du Tibet, Samdhong Rimpoché, gandhien convaincu et Premier ministre élu, conseilla d'attendre l'aboutissement réel de la visite. Ecartant les diverses spéculations émanant de la communauté exilée et du vaste réseau de soutien, il ne semblait lui-même pas confiant dans le résultat attendu de la délégation. Quelques jours avant le retour de celle-ci, il déclara : "Il est trop tôt pour faire quoi que ce soit du contact fraîchement établi avec Pékin". Finalement, peu après le retour de la délégation, Samdhong Rimpoché conseilla aux Tibétains et aux groupes de soutien de réfréner toute manifestation hostile à la Chine jusqu'au mois de juin 2003.

Déception européenne

Tout ceci n'a pas rendu les choses plus claires pour tous ces Tibétains qui sont amèrement opposés au concept de dialogue à travers la voie du milieu. Quant aux réactions de l'Union européenne et du Département d'Etat américain, qui saluèrent la visite de la délégation tibétaine, elles n'eurent pour effet que d'en rajouter à la colère de ceux qui soutiennent l'indépendance. L'exaspération fut encore plus forte avec la déclaration du Danemark, qui assume actuellement la présidence de l'Union européenne, et qui soulignait l'espoir de l'Europe au sujet de "cette visite qui pavera la route pour un dialogue direct entre Pékin et le Dalaï-Lama, conduisant à une solution pacifique et durable à la question tibétaine".

Un ultimatum adressé par le Parlement européen à Pékin expire dans quelques mois, en juillet 2003. En effet, une résolution datée du 6 juillet 2000 signifiait clairement à la Chine que si elle échouait à mener un dialogue significatif avec le Dalaï-Lama dans un délai de trois ans, alors le Parlement serait contraint de demander aux Etats membres de reconnaître le gouvernement tibétain en exil comme "seul et légitime gouvernement représentant le Tibet". La plupart des défenseurs du Tibet tiennent Gyalo Thondup pour responsable de ce qu'ils affirment être une "aide providentielle apportée à Pékin pour se soustraire à l'ultimatum du Parlement européen". "Cette visite et ce dialogue ont seulement aidé la Chine en sabotant les premières chances de gagner la reconnaissance internationale du gouvernement en exil du Dalaï-Lama", dira un haut fonctionnaire en colère de l'administration tibétaine en exil qui a souhaité rester anonyme.

Une colère similaire a été exprimée au sujet des réactions du porte-parole du Département d'Etat américain, Richard Boucher, et de Paula Dobriansky, coordinatrice du Département d'Etat attachée aux questions tibétaines, qui exprimèrent leur satisfaction au sujet de la visite. Le Congrès américain avait lui aussi émis un ultimatum similaire à celui du Parlement européen. Le mécontentement fut également attisé par les remarques "insultantes" du ministre des affaires étrangères chinois qui affirma que les délégués tibétains s'étaient rendus en Chine en "qualité privée", ce qui leur avait permis "de rendre visite à des proches".

On ne manque pas de Tibétains qui prétendent que l'actuel cérémonial vise à préparer la prochaine visite du président Jiang Zemin aux Etats-Unis en vue d'une rencontre au sommet avec le président George Bush dans son ranch privé au Texas. Les Tibétains et leurs défenseurs craignent que la nouvelle initiative de l'administration tibétaine en exil ne crée pas seulement une atmosphère favorable pour Jiang durant sa dernière visite officielle, avant qu'il ne quitte ses fonctions, mais que cela donne une respectabilité injustifiée au duo sortant Jiang Zemin et Li Peng, tenus pour responsables de la destruction de la culture tibétaine et de son identité nationale.

Une situation complètement nouvelle

A l'inverse, certains plus optimistes parmi les réfugiés tibétains et leurs défenseurs adoreraient croire qu'il est encore trop tôt pour parvenir à une opinion définitive sur l'aboutissement de la visite de la délégation. Après tout, la communauté a témoigné d'un enthousiasme et d'une colère similaires au début des années 1980, lorsque six délégations se rendirent au Tibet et que des canaux de communication à la fois directs et indirects demeurèrent actifs jusqu'à ce que Pékin ne ferme les portes en 1993.

Dans ce contexte difficile, tandis que les partisans de Rangzen s'efforcent de recueillir toute la vapeur sous leur commandement, les réfugiés ordinaires commencent à perdre leur foi en eux-mêmes ainsi que leur estime collective. Une situation complètement nouvelle au sein de la communauté des réfugiés que devra diriger un Dalaï-Lama vieillissant dans les mois et années à venir.

V.K.
journaliste indien