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DIFFICILE EXPRESSION D'UN CINÉMA NATIONAL
Le dilemme de l'actrice activiste
Entretien avec Yangzom Brauen, mai 2007

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Yangzom Brauen
dossier : Culture
 

[* Yangzom Brauen est actrice tibétaine de l'exil - biographie en fin de page]

Q : Souvent les acteurs sont perçus à travers leurs origines ou leur nationalité et représentent symboliquement leur pays à l'étranger. Vous percevez-vous vous-même comme une "ambassadrice" du Tibet ?

Y.B : Je ne me perçois pas moi-même à proprement parler comme une ambassadrice du Tibet. Mais je pense que les artistes ont un rôle à jouer au sein de notre communauté. En tant qu'artiste, vous avez une autre manière de vous exprimer et de parler de la question tibétaine, vous avez la liberté de faire ce qui vous semble juste, et cela a son importance. Probablement d'ailleurs êtes-vous plus libre qu'un politicien qui doit s'en tenir à une certaine ligne de conduite.

Toutefois, le Tibet n'a pas encore développé son propre cinéma. Il existe seulement une poignée de Tibétains en exil qui poursuivent cet objectif et j'espère qu'il y'en aura davantage à l'avenir. J'ai reçu des emails de jeunes Tibétains à travers le monde qui ont lu une interview de moi ou bien m'ont vue à la télé. Ils étaient tous artistes, certains d'entre eux acteurs. Je ne savais pas qu'il y avait d'autres Tibétains qui étudiaient ce métier. C'était une bonne chose d'entendre parler d'eux. Tout récemment, j'ai été en contact avec une autre Tibétaine, elle aussi à moitié suisse, qui a fait l'école d'acteur de Berne et vit désormais à Berlin, où j'ai vécu moi-même durant quatre ans. Elle m'a parlé de la difficulté d'être actrice, particulièrement en raison du fait qu'elle est moitié suisse moitié tibétaine, et qu'elle s'entend souvent dire qu'elle est "trop exotique" pour le rôle. Je l'ai entendu tant de fois moi-même, et aujourd'hui encore. Mais cela ne m'affecte plus, car c'est la vérité sur ce que je suis et il n'y a pas non plus un grand besoin d'acteurs tibétains pour l'instant. Soit je suis choisie pour un rôle où l'appartenance ethnique n'a pas d'importance, soit on me choisit pour jouer le rôle d'une Russe, d'une Italienne ou d'une Française. Je pense même qu'il est encore plus difficile pour un "Tibétain pur" d'être dans le milieu. Il n'existe pas beaucoup de scénarios où ils recherchent des Tibétains, et comme le Tibet est occupé par les Chinois, nous sommes dispersés à travers le monde. Il est difficile d'être en contact et d'essayer de travailler tous ensemble.

La Chine a développé une importante industrie du cinéma et elle commence à exporter ses propres acteurs en Occident où ils rencontrent beaucoup de succès. Presque tous les pays ont développé une industrie du film, avec leurs écoles d'acteurs et de cinéma. J'ai voulu devenir actrice parce que j'aimais ce métier, mais aussi parce que j'avais le sentiment que je pourrais parler de notre cause et peut-être un jour faire un film sur le Tibet.

Q : Percevez-vous votre réussite professionnelle et votre carrière au cinéma comme une sorte de victoire sur la Chine ?

Y.B : Pour l'instant, il n'y a pas de victoire sur la Chine me concernant. D'ailleurs, bien que je ne sois pas contre le peuple chinois, mais contre son gouvernement, quelque chose me tracasse lorsque j'entends ou vois les Chinois être partout et réussir dans ce qu'ils font. L'exportation de réalisateurs et d'acteurs chinois me rend parfois furieuse. Comme, par exemple, lorsque j'ai entendu dire que pour le film Samsara, que je n'ai pas vu mais dont j'ai entendu parler, ils avaient choisi deux acteurs chinois pour finalement jouer le rôle d'un moine et d'une fille tibétains. Pourquoi n'ont-il pas pu trouver des Tibétains pour tenir ces rôles ? N'importe quelle autre origine ethnique m'aurait paru acceptable, mais pourquoi alors des acteurs chinois qui s'efforçaient de parler tibétain, mais apparemment avec beaucoup de maladresse ? Comme vous pouvez le voir, je suis encore loin d'avoir remporté une victoire sur la Chine. Et même une fois qu'un acteur ou un artiste tibétain sera devenu célèbre et connu à travers le monde, et qu'il aura le pouvoir de parler de ce qui passe au Tibet, les Chinois feront en sorte d'isoler cette personne. Si vous devenez assez puissant pour parler de la vérité au Tibet, les Chinois seront toujours là pour vous empêcher de le faire. Cela est arrivé tellement de fois. Lorsque j'étais présidente du Tibetan Youth Association en Europe, nous avons organisé de nombreuses manifestations en Suisse et une très importante à Moscou, et les Chinois essayaient toujours d'interférer dans nos actions. Bien que la police nous soutenait la plupart du temps, il était parfois difficile de la garder de notre bord. La Chine est devenue très puissante et personne ne veut se trouver sur son chemin. Notre lutte est toujours "contre" quelque chose, et où cela nous mène-t-il ? Si nous cherchons à contourner cet obstacle et à retourner la situation, nous pourrons gagner. Et chaque victoire sera un pas vers l'indépendance. C'est ce sur quoi nous devrions nous concentrer davantage.

Q : Précisément, ne pensez-vous pas que votre carrière d'actrice pourrait être un bon moyen de ne pas se confronter directement à la Chine et de contourner ce problème, et ainsi de faire davantage de pas ?

Y.B : Oui cela est possible, mais dans mon travail, rien n'est garanti. Ainsi, si à la fin de ma vie je devais me demander ce que j'ai fait pour le Tibet, après m'être efforcée de devenir une actrice tibétaine reconnue, mais sans y parvenir réellement ni être connue des Chinois, je pense que je ne serais pas du tout satisfaite. Vous ne pouvez pas suivre uniquement une voie. Il me semble que je peux faire davantage qu'être simplement une actrice. Par exemple, j'anime une émission radio à Los Angeles, intitulée "Tibet Connection". Je fais également partie de l'organisation L.A. Friends of Tibet, qui participe à la préservation de la culture tibétaine et soutient la lutte non-violente du peuple tibétain pour l'indépendance et l'autodétermination. Mais je ne désespère pas de faire un jour un film sur le Tibet, afin de raconter son histoire.

Propos recueillis par Mathieu Vernerey



* Yangzom Brauen : Naissance d'une étoile tibétaine

Jouer aux côtés d'Al Pacino, dans un film écrit et dirigé par lui (Salomaybe, 2008), témoigne d'une carrière professionnelle déjà bien avancée. Yangzom Brauen, actrice tibétaine de l'exil, est ainsi à l'affiche de cette pièce de théâtre d'Oscar Wilde - Salomé - transposée au cinéma par Al Pacino, où se trament les amours manipulés du roi Hérode pour sa belle fille Salomé, sur fond de réflexions sur le métier de réalisateur. Yangzom s'était fait connaître du grand public en 2006, grâce à un second rôle dans une grosse production hollywoodienne, Aeon Flux, aux côtés de Charlize Theron. Cette fresque futuriste dépeint l'écroulement d'une société sécuritaire rescapée d'un cataclysme écologique, où s'enchevêtrent luttes de pouvoir et rébellion clandestine.

Yangzom n'en est pas à son premier film : une quinzaine à son actif, dont la moitié pour des premiers rôles. Naviguant de la comédie à la tragédie, de la science fiction à l'épouvante, Yangzom s'est d'abord fait connaître en Allemagne et en Suisse, avant d'obtenir le premier rôle pour un film aux Etats-Unis - The Big One (2005). Sa carrière débutée en Europe ne se résume pas au "grand écran", puisqu'elle a joué dans une dizaine de films de télévision ainsi qu'au théâtre, devenant ainsi très populaire Outre-Rhin.

Autant de réalisations qui semblent nous éloigner du Tibet, et pourtant. D'abord, Yangzom est tibétaine, ou presque. Née en exil en 1978, d'un père anthropologue suisse et d'une mère artiste tibétaine, Yangzom est donc métisse et officiellement de nationalité suisse. Mais elle est et se ressent avant tout tibétaine. En 2000, elle devient présidente du Tibetan Youth Association en Europe et initie de nombreuses manifestations contre l'occupation chinoise de "son pays". Le 13 juillet 2001, à Moscou, elle et quelques autres militants tibétains interviennent brusquement lors de l'attribution des JO 2008 à Pékin, en déployant une banderole devant l'hôtel où se réunit le Comité olympique. Une action spectaculaire médiatisée à travers le monde. Mais son combat véritable se situe encore ailleurs : elle est actrice, à l'aube d'une carrière prometteuse, et une "actrice tibétaine". Toutefois, Yangzom préfère être prudente sur son avenir professionnel et concevoir pour l'instant son rôle d'artiste comme témoignage, comme par exemple au travers de ses interviews ou dans la perspective d'un film qu'elle voudrait un jour consacrer au Tibet. Mais là se situe précisément sa singularité : n'avoir jamais tenu un rôle de Tibétain ni joué dans un film estampillé Tibet. A l'inverse d'autres Tibétains qui ont pour ainsi dire jouer occasionnellement leur propre rôle dans des grosses productions comme Sept ans au Tibet ou Himalaya, Yangzom a su construire sa carrière et se faire reconnaître par son travail : elle est "actrice". Elle deviendra "actrice tibétaine" le jour où sa carrière la mènera à la reconnaissance internationale. Un pari difficile, mais qui se révèlera le jour venu probablement plus bénéfique à l'expression nationale du Tibet qu'un simple cinéma militant ou de témoignage, aussi légitime soit-il.

M.V.