ARTICLES

 
L...
L'expression nationale taiwanaise
F O C U S - Alternative tibétaine (S.C.*)

sommaire : AT n°2 - 2007
auteur : Alternative tibétaine
dossier :
autre langue
 

Les relations "Chines"-Taiwan

LA "RETROCESSION" DE TAIWAN : L'île de Taiwan est officiellement une province de la République de Chine (ROC - Republic of China), fondée à Nankin en 1912, six semaines avant la chute de la vieille dynastie mandchoue établie à Pékin en 1644. A la fin de la guerre sino-japonaise de 1937-1945, la ROC reçut du général Mac Arthur le mandat d'accepter la cession de Taiwan par le Japon et d'occuper l'île militairement. Taiwan a été une possession japonaise durant 50 ans, depuis que le traité de Shimonoseki, qui mit un terme à la précédente guerre sino-japonaise de 1895, a consacré la cession à perpétuité de l'île au Japon par la cour mandchoue qui l'avait intégrée à son empire en 1684. En décembre 1943, les Alliés discutèrent de l'idée que les "territoires volés" à la Chine par le Japon lui soient rétrocédés une fois celui-ci battu, ce qui incluait Taiwan, bien que le transfert de souveraineté fût autrefois consenti sur la base du traité de Shimonoseki. En 1945, Chiang Kai-shek, dirigeant de la Chine nationaliste - qui devint force d'occupation militaire sous mandat de l'ONU -, perçut cela comme une "rétrocession" légitime et décida en 1946 l'intégration de l'île à la ROC en tant que province chinoise, avant même qu'un traité de paix ne formalise la fin de la souveraineté du Japon sur Taiwan. Pourtant, le statut de Taiwan restait à clarifier au regard du droit international, ce qui devint urgent lorsque la République populaire de Chine (RPC) fut fondée et que la ROC se replia sur l'île. En 1952, le traité de Taipei officialisa la fin de la guerre entre la Chine - représentée alors par la ROC - et le Japon, de même que le transfert de souveraineté, rendant caducs tous les traités antérieurs.

ENTRE R.O.C ET R.P.C : Dès son avènement en 1949, la RPC déclara que la Chine nationaliste avait été battue, contestant le statut légal de Taiwan qui ne pouvait selon elle prétendre être le représentant légitime de la Chine. La RPC se déclara ainsi le bénéficiaire ultime de la "rétrocession" de 1945 qui portait sur une ancienne possession chinoise "depuis des temps anciens". Ces deux mythes jumeaux - la "rétrocession de 1945" et l'"appartenance de Taiwan à la Chine depuis des temps anciens" - étaient désormais partagés par les deux régimes chinois antagonistes. Un tel discours, élaboré sur un plan politique, historique et juridique, allait jouer un rôle majeur dans le processus d'identification et la question du nationalisme à l'égard de Taiwan. Aucun des deux gouvernements ne pouvait accepter l'idée que l'île n'avait jamais fait partie de la Chine "depuis des temps anciens". Toutefois, le discours sur la "sinitude" de Taiwan fut créé à des fins politiques par le gouvernement nationaliste lorsqu'il franchit le détroit. Pour les nationalistes, l'indépendance de Taiwan signifierait l'extinction de la ROC, déjà battue sur le continent - un sentiment qui prévaut encore aujourd'hui. Pour les communistes, la victoire totale du nouveau régime a été contrariée par le maintien de la Chine nationaliste sur Taiwan, qui reste à "libérer" afin d'achever la guerre civile en obtenant la disparition de la ROC.

LE "2.28" : Peu après l'occupation militaire de Taiwan en 1945 et son intégration à la ROC, quelques centaines de Chinois commencèrent à émigrer sur l'île. En 1947, un événement provoqua un tournant dramatique dans la situation politique taiwanaise : le "28 Février". Après plusieurs mois d'exploitation économique et de brutalité politique, le gouvernement chinois décida d'exclure les Taiwanais natifs de l'administration, ce qui provoqua des révoltes à Taipei puis dans d'autres villes. La rébellion fut réprimée dans le sang par des troupes chinoises venues secrètement en renfort depuis le continent, tandis que le gouverneur gagnait du temps en prétendant écouter les doléances des élites. Le "2.28" provoqua brutalement le divorce psychologique entre les Taiwanais natifs et le régime chinois. Il fut un massacre fondateur : l'acte de naissance du mouvement indépendantiste taiwanais. Celui-ci allait se développer selon une expression antichinoise et anti-"Chiang Kai-shek" et nourrir un nationalisme taiwanais. Par "indépendance de Taiwan", il fallait comprendre l'indépendance à l'égard de la ROC de Chiang Kai-shek, plutôt qu'à l'égard de la RPC dont le rôle n'entrait pas en considération.

1949 : C'est dans cette situation délicate - une gouvernance de l'île contestée, une population traumatisée par le massacre de 1947, le déficit de légitimité politique d'un régime battu sur le continent - que le gouvernement nationaliste franchit le détroit pour se replier à Taiwan, avec une population réfugiée d'1 million de civils et de militaires fuyant les communistes, sur une île alors peuplée de 6 millions d'habitants. Avec l'événement du 2.28 et le changement politique de 1949, cette immigration chinoise soudaine et massive entraîna de lourdes conséquences dans la destinée de Taiwan. Tandis que les "forty-niners" fuyaient le continent dans l'espoir d'un exil provisoire, les natifs taiwanais commençaient à les voir comme des envahisseurs soutenant le régime dictatorial et niant toute spécificité taiwanaise, et ce sentiment était renforcé par une politique de re-sinisation de Taiwan les discriminant. En outre, les natifs taiwanais étaient suspectés d'avoir été endoctrinés par les Japonais, ce qui fut l'explication officielle de la révolte de 1947. Désormais, les événements des prochaines décennies allaient être interprétés différemment par les deux populations, ce que l'on désignera plus tard comme la "conscience chinoise" opposée   à la "conscience taiwanaise".

Entre démocratisation et "taiwanisation"

Les divergences entre consciences chinoise et taiwanaise ont culminé dans les années 90 avec l'interprétation du processus de démocratisation et de libéralisation du débat sur l'identité nationale. Ce processus permit l'apparition d'un nationalisme taiwanais modéré, appuyant le principe d'une nation taiwanaise distincte de la Chine, mais décidé à inclure les continentaux malgré leur penchant pour un nationalisme panchinois. Le débat nationaliste à Taiwan ne pouvait être résumé à l'opposition entre "une Chine et un Taiwan", mais entre "une Chine et deux Taiwan" : la première étant un territoire chinois administré par la République de Chine (ROC) et les deux autres une nation sans Etat ou bien un Etat sans nation. Ou, en d'autres termes, un Etat - la ROC - "taiwanisé" mais sans nation pleinement développée, ou bien une nation nécessitant désormais de se libérer de ses chaînes politiques.

Une telle idée ne pouvait toutefois pas être soutenue par le courant principal de la population continentale. En effet, jusqu'à la démocratisation du régime et sa "taiwanisation" par le président Lee Teng-hui (1988-2000), un natif taiwanais, les continentaux se trouvaient dans la situation paradoxale d'être une minorité surreprésentée au sein de l'Etat. De toute évidence, ils n'étaient pas préparés lorsqu'un Taiwanais accéda à la présidence et qu'il commença à démocratiser le régime et à ne plus ostraciser les mouvements indépendantistes. Alors que la politique de réunification commençait à s'essouffler, l'"ascendance taiwanaise" signifiait la fin de leurs illusions et le début d'une période de profonde crise identitaire.

Ce que signifiait être "chinois" ou "taiwanais" était au coeur des débats. Des personnes ethniquement et culturellement chinoises pouvaient-elles être en même temps des Taiwanais sur le plan politique ou civil ? Se posait également la question de l'avenir de Taiwan et de la légitimité d'une éventuelle "unification", y compris avec une Chine démocratique, tandis que se profilait l'horizon de la création d'une république taiwanaise basée sur l'autodétermination. Au coeur des questions d'identité et d'ethnicité se posait aussi celle de la nation : est-il possible d'affirmer l'existence d'une nation taiwanaise, à quelle date la faire remonter, et sinon est-il légitime d'en créer une et comment ? De même, comment associer les continentaux dans la création d'un tel Etat, dès lors qu'une solution pacifique suppose leur consentement ?

Durant les années 90, Taiwan devint un "laboratoire des identités", où les discussions ne portaient pas seulement sur une nouvelle identité taiwanaise, mais également sur une nouvelle manière d'être chinois. Sur le plan politique, certains y voyaient un phénomène de "taiwanisation" de l'Etat et de la société, là où d'autres dénonçaient un processus de "dé-sinisation".

Cependant, les stratégies politiques doivent être distinguées des identifications nationales. Si le "camp bleu" s'oppose à l'indépendance formelle de Taiwan (techniquement, la transformation de la ROC en république taiwanaise), nombre de ses militants, qu'ils soient taiwanais ou continentaux, s'identifient à Taiwan. Inversement, si le "camp vert" s'oppose à l'unification avec la Chine, cela ne veut pas dire que tous ses militants refusent l'idée d'être considérés comme étant culturellement chinois. De même, les modérés dans chaque camp s'accordent sur deux points : l'île de Taiwan est un Etat souverain et elle est politiquement distincte de la Chine actuelle. Pour l'heure, que ce soit sous les présidences de Lee Teng-hui ou de Chen Shui-bian (2000-2008), c'est l'option d'une solution modérée qui semble prévaloir, avec l'idée d'un "nouveau peuple taiwanais" composé de plusieurs ethnicités, incluant les continentaux auxquels il est proposé de distinguer leur identification culturelle à la Chine, qu'ils peuvent conserver, et leur identification civique a Taiwan, toujours comprise comme République de Chine. Une solution modérée qui semble toutefois toujours susciter la méfiance des continentaux et ne pas satisfaire non plus la frange radicale des indépendantistes taiwanais.


-------------------------------------------------------------
* Ce focus est un résumé d'un rapport de Stéphane Corcuff "Case Study - Chapter Taiwan" destiné à une publication aux USA.