TRANSALPINE TIBÉTAINE
 
LE DAUPHINÉ LIBÉRÉ - 17/08/2000
La longue marche pour le Tibet

Mont-Blanc : symbole de liberté


(HAUTE-SAVOIE) 50 ans que le Tibet est annexé par la Chine. Pour ce cinquantième anniversaire, en cet été 2000, année de la décolonisation, 50 marcheurs sont partis de Nice le 9 juillet dernier pour rallier Genève. Une longue marche pour rappeler l'exil des Tibétains à travers l'Himalaya. Hier, au pied du toit de l'Europe, ce peuple originaire du pied du toit du monde a pu trouver une tribune toute symbolique afin de sensibiliser l'opinion à son combat pour la liberté de son territoire, la plus grande colonie du monde à l'heure actuelle.


Par Antoine Chandellier


A Chamonix, tout était prêt pour leur arrivée. Le drapeau tibétain avait même été accroché sur la façade de l'Hôtel de Ville. La veille, une délégation de résistants tibétains avait été honorée lors de la traditionnelle cérémonie du 15 août de la fête des guides.

C'est que la capitale mondiale de l'alpinisme entretient des relations fortes avec le Tibet où tant de guides ou alpinistes chamoniards vont courir les sommets. Et au cours de ce périple de 700 kilomètres, entamé il y a plus d'un mois, à Nice, Chamonix est une étape particulière pour les membres de la Transtibétaine. Partout sur leur itinéraire l'accueil que leur ont réservé "les chefs de villages" a été à la hauteur de la cause défendue. Pas étonnant que Chamonix se soit mis à l'heure tibétaine, hier. "Nous tenons particulièrement à cet accueil pour marquer la solidarité des peuples des montagnes du monde entier (...) Si le toit de l'Europe peut aider à faire avancer les idées du toit du monde, nous en serions très flattés", déclarait Michel Charlet, le maire de Chamonix, en guise de bienvenue sur la place du triangle de l'Amitié qui n'a jamais aussi bien porté son nom. Xavier Chappaz, président de la compagnie des guides a même suggéré de hisser le drapeau tibétain jusqu'au sommet du mont Blanc.

Partis à 50, le 9 juillet dernier, par un prompt renfort, tout au long de leur périple à travers les Alpes, les militants de la libération du Tibet se virent 250 à marcher sur Chamonix, hier. La procession haute en couleurs s'est étoffée de nouveaux sympathisants de la cause tibétaine, un peu partout dans les villes alpines. Hier entre les Houches et Chamonix, c'est toute la culture tibétaine qui était représentée dans ce cortège affichant clairement ses revendications pacifiques, pour voir enfin, un jour, le Tibet libéré du joug chinois. Quelques banderoles étaient brandies avec conviction : "1950 à 2000, 50 ans de lutte non-violente pour recouvrer leurs droits humains, ils en appellent à notre aide" indiquait l'une d'entre elles.

Un autre marcheur arborait un tee-shirt édifiant à l'effigie du 11e panchen-lama dont on est sans nouvelles. "Liberté pour le 11e panchen-lama, le plus jeune prisonnier politique au monde" pouvait-on lire au dos de ce sympathisant de la cause tibétaine. A tous les pèlerins européens engagés dans cette marche se sont ralliés de grands noms de la lutte du peuple tibétain comme Palden Gyatso, moine résistant qui a passé 33 années de sa vie dans les prisons chinoises. Ils ont été rejoints à Chamonix hier par Chundrak Koren représentante du dalaï-lama.

A l'arrivée de la Transalpine tibétaine à Genève le 25 août prochain, les marcheurs veulent interpeller les Nations Unies sur l'urgence d'inscrire la question du Tibet dans la continuité du processus de décolonisation instauré durant cette décennie et sur l'impérieuse nécessité de créer les conditions favorables à l'ouverture de négociations entre la République populaire de Chine et le gouvernement tibétain en exil dirigé par le dalaï-lama. "Ce que nous souhaitons c'est rentrer rapidement chez nous. La vérité toujours la vérité" déclarait hier Tenzin Kunchap, jeune figure de proue de la résistance tibétaine en exil (voir ci-dessous).

A l'heure actuelle, si l'opinion semble se mobiliser pour la cause tibétaine toujours très populaire, en revanche du côté des politiques, les signes forts se font attendre. Soucieux d'entretenir des relations courtoises avec cette Chine immense et son vaste marché, les pays occidentaux marchent sur des oeufs avec Pékin. "Le Tibet, c'est le symbole d'une occupation coloniale. La lutte pour le Tibet, c'est également la lutte pour la démocratie en Chine. Les démocraties doivent se réveiller et ne pas refaire ce qu'elles ont fait dans les années 30 en laissant faire des systèmes totalitaires" rappelait Olivier Dupuis, député européen qui participait à la marche hier à Chamonix. "Nous nous battons pour qu'un jour la Chine accepte de négocier avec le dalaï-lama, chef d'Etat d'un peuple qui cherche à retrouver son identité" confia Mathieu Vernerey, coordinateur de la marche. Aujourd'hui vers 10 heures, la Transtibétaine se dirigera vers Vallorcine puis la Suisse. La route qui mène à Genève n'est plus très longue. En revanche, le chemin qui mène à la libération du Tibet est encore bien incertain.

A.C.

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PORTRAIT - LE MOINE REBELLE

Outre Palden Gyatso qui a passé plus de 33 ans dans les prisons chinoises ou Yeshi Phuntsok, président du Parti national démocratique du Tibet, la délégation tibétaine comptait dans ses rangs un jeune résistant, dont l'histoire résume à elle seule le combat pour la libération de ce territoire annexé par la Chine depuis 1950. Ce jeune homme de 30 ans, qui porte sur lui les cicatrices de la torture chinoise, c'est Tenzin Kunchap, enfant terrible du mouvement de libération.
Après une enfance misérable, il a pris la fuite à 14 ans pour rejoindre le dalaï-lama en exil à Dharamsala (Inde). Ordonné moine, il retourne au Tibet pour mener le combat de libération du "pays des neiges". Il participe aux émeutes de 87 et 88. A 17 ans, il est arrêté par les forces de l'ordre chinoises. Il passera trois ans dans les geôles chinoises, trois années dont il gardera un souvenir atroce : "On nous mettait dans des cellules de 1m2 en sous sol dans le noir. Et trois jours plus tard, on nous mettait en plein soleil". Sur son cou, il a gardé les traces des abominables charges électriques qu'on lui a fait subir. Placé en résidence surveillée, il parviendra à s'enfuir dans des conditions extrêmes, traversant les plateaux tibétains et les glaciers himalayens pour gagner l'Inde.
Depuis 1991, il réside en France où il est étudiant. Dans son ouvrage intitulé "Le moine rebelle", comme il se définit lui-même, le résistant au sourire juvénile relate son combat et l'austérité de la vie monacale dans les monastères tibétains.
A.C.


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