TRANSALPINE TIBÉTAINE
 
LE DAUPHINÉ LIBÉRÉ - 27/07/2000
La grande "rando" de la cause tibétaine

(HAUTE-UBAYE) De Nice à Genève, à travers les montagnes et durant sept semaines, une caravane de marcheurs européens plaide la cause du Tibet. Emmenée par quelques figures de la lutte pacifique de ce peuple montagnard et en exil, elle est arrivée hier soir au refuge de Maljasset après une nouvelle journée de partage et de convivialité. Ambiance.


Par Jean Beveraggi


Les sommets du Chambeyron et du Rubren avaient revêtu leur coiffe blanche, mais c'est un ciel d'un bleu immaculé qui a accompagné hier en Haute-Ubaye la "Transalpine tibétaine". Cette marche en faveur du peuple tibétain et de sa cause se veut comme un événement à la hauteur de l'enjeu. Pour rappeler l'histoire et l'actualité du Tibet, quoi de mieux qu'une traversée des Alpes ? Quoi de plus pertinent que cette grande randonnée de 50 jours à travers le massif alpin, par delà les frontières géographiques françaises, suisses et italiennes ? Quoi de plus symbolique que cette ballade de 700 km de Nice à Genève, première étape d'une autre marche à venir et d'avenir, celle ralliant Dharamsala à Lhassa ?

Cinquante jours d'efforts et de joies partagées pour 50 marcheurs (bien souvent accompagnés par des participants venus renforcer les rangs) comme pour bien marteler un autre chiffre, celui des 50 années d'invasion du Tibet par la Chine...

La dimension collective de l'entreprise n'enlève rien à la valeur du défi renouvelé au quotidien sur les sentiers, les chemins et les petites routes de montagne. C'est en fait une véritable caravane tibétaine qui est partie à l'assaut des consciences, rappelant l'histoire et la culture de ce peuple montagnard, de ce peuple en exil à travers l'Himalaya depuis un demi-siècle !

Conférences, expositions, rencontres avec élus ou des décideurs jalonnent donc depuis 18 jours déjà l'aventure initiée par Mathieu Vernerey et ses amis de l'association "La marche du tigre", appellation faisant référence à la première marche européenne organisée en 1998 entre Lyon et Marseille.

En tête de la caravane, imprimant un rythme plutôt soutenu, évoluaient ce mercredi Yeshi Phuntsok (président du Parti national démocratique tibétain), Palden Gyatso (moine résistant âgé de 67 ans, ancien prisonnier politique rescapé de 33 années d'emprisonnement) et Gueshe Thupten Tempa (docteur en philosophie bouddhiste). Deux autres authentiques personnalités de la lutte pacifique tibétaine, Ani Pachen Dolma (nonne et résistante khampa, prisonnière politique pendant 22 ans) et Reting Tempa Tsering (lui aussi ancien prisonnier politique) avaient rejoint directement le refuge de Maljasset, terme de l'étape, pour y soigner quelques problèmes de santé inhérents aux efforts des jours précédents.

Maljasset, paré aux couleurs tibétaines, drapeaux à prière au vent, que la caravane à rejoint en fin d'après-midi au son du Doughen (le cor des montagnes tibétaines) et du gong. C'est là, à 1903 m d'altitude, que les ambassadeurs tibétains ont eu la surprise de découvrir une borne kilométrique indiquant "Lhassa, 11.474 km". Un clin-d'oeil signé Philippe Lantelme, maître des lieux et responsable du Syndicat des gardiens de refuges et gîtes d'étape. Une figure emblématique du milieu montagnard qui cache derrière sa gouaille et ses facéties des qualités de coeur et de générosité. N'a-t-il pas collecté près de 6000 francs destinés à aider la logistique de la longue caravane ?

Le temps de boire un thé, alors que de nombreux randonneurs rejoignaient les participants, et Tsamchoe, la traductrice, pouvait nous transmettre les premières impressions des Tibétains présents.

Yeshi Phuntsok, qui porte du matin au soir autour du cou un cadre avec le portrait du Dalaï-Lama, confiait combien il avait été marqué par la solidarité exprimée par tous ceux rencontrés aux étapes ou croisés sur le chemin. Ancien enseignant, il avouait être enchanté de voir beaucoup d'enfants s'intéresser l'histoire de son pays.

Ani Pachen Dolma, dont la cheville souffrante semblait allait mieux, avouait être impressionnée par l'entretien de ces montagnes, par leur faune et leur flore. Mais surtout par le fait qu'il n'y ait plus de frontières visibles, que l'on ne rencontre pas sans cesse des militaires ou des forces de l'ordre.

"En fait, j'ai l'impression d'être ici avec ma propre famille", expliquait la nonne qui participait le mois dernier à une marche similaire aux Etats-Unis ! En fait, si depuis le départ de Nice le temps n'a pas vraiment été de la partie ("mais c'est mieux que la chaleur pour marcher", reconnait Mathieu Vernerey), l'enthousiasme rencontré va crescendo. Ajoutez à cela la résolution de l'Union européenne (qui a averti la Chine qu'en cas de non-avancée sur le dossier tibétain, elle était prête à reconnaître le gouvernement en exil de ce pays) accueillie comme une grande victoire, et vous comprendrez que le moral soit, lui, au beau fixe.

Le seul petit contretemps (en-dehors de l'absence des yacks évoquée ci-dessous) aura été lié au violent orage dans la nuit du mardi au mercredi. Les neuf chevaux accompagnateurs parqués près du refuge du Chambeyron se sont enfuis, refoulant chemin. On apprenait le lendemain qu'ils avaient été récupérés du côté de Larche, par le gardien du gîte, Pierre Lombard, et qu'ils ne tarderaient pas de reprendre leur place dans la caravane.

Hier soir, du côté du refuge de Maljasset, les coeurs vibraient pour le Tibet. La grande traversée des Alpes apparaissant dès lors comme un geste fort pour la liberté d'un peuple, pour la sauvegarde d'une culture menacée de destruction. Comme un geste indispensable en faveur de la promotion des droits de l'homme et de la non-violence.

J.B.

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FOCUS - Y'A PAS DE YACKS !

Pour parachever le caractère tibétain de la caravane, la venue de chevaux mais aussi de yacks était envisagée par les organisateurs. Malheureusement une kyrielle de tracasseries administratives attendaient ces derniers. En particulier pour ce qui est de la participation des yacks.
Les cinq yacks invités vivent dans une ferme du Valais suisse et répondaient à toutes les exigences. Mais du côté du ministère de l'agriculture, et en particulier de la Mission de coordination sanitaire internationale, on ne tenait pas à voir ces yacks-là - même frappés de la neutralité suisse et de tous les vaccins adéquats - venir brouter dans les alpages français. Le syndrome de la vache folle n'est pas un mythe !
Finalement, grâce à l'intervention de Jack Lang (ministre de l'Education, mais surtout homme politique impliqué en faveur de la cause tibétaine), une dérogation fut obtenue avec un cahier des charges précis.
Malheureusement, les fonctionnaires suisses - qui ne sont pas en reste dès lors que l'on sort des sentiers battus - sont à leur tour rentrés en action. Si les yacks suisses décidaient de partir en estive en France, pas question alors qu'ils retournent au bout de leur périple dans leur ferme du Valais, les autorités vétérinaires fédérales helvétiques (l'OFAG à Berne) prônant une très longue quarantaine, histoire de décourager le propriétaire.
Dès lors pour l'heure, aux côtés des chevaux, le seul yack qui apparaisse est un yack en... peluche. Prêté aimablement par la production cinématographique qui lui a confié un rôle dans "Himalaya l'enfance d'un chef" ! Cependant dans le Briançonnais, Mathieu Vernerey ne désespère pas de voir arriver une vraie bête. Et ce yack-là est haut-alpin.
J.B.


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