TRANSALPINE TIBÉTAINE
 
LE COURRIER - 26/08/2000
Le Tibet sur la place des Nations

(GENÈVE) Partie de Nice le 9 juillet, la marche transalpine pour le Tibet est arrivée à Genève.


Par Bruno Perec


Trois cents sympathisants de la cause tibétaine ont défilé dans les rues genevoises avant d'interpeller les Nations unies. Dernière journée aujourd'hui sur la place des Nations. Animations, discours et conférence.

Pas un mot, pas un cri. Juste une nuée de drapeaux qui fendent l'air à vive allure. Sous les étendards, enveloppés dans les tissus, des centaines de personnes foulent les rues et les quais de Genève. Plusieurs ont la bouche bâillonnée. Un festin de couleurs au milieu d'une absence intrigante de sons. La dernière étape de la marche transalpine pour le Tibet mime le silence auquel est contraint le peuple de la "plus grande colonie du monde". De même que le silence dont le frappe le système des Nations unies depuis des décennies.

Partis à neuf heures tapantes de la douane franco-suisse de Moilesulaz, les marcheurs dévalent la rue de Genève. A leur tête, des exilés tibétains. Moines ou laïcs. Simples citoyens ou figures emblématiques de la résistance à l'occupation chinoise. Palden Gyatso est là. Malgré trente-trois ans passés dans les geôles chinoises, en dépit des innombrables tortures qu'il a subies, le célèbre moine âgé de 67 ans a parcouru les 700 kilomètres de la marche transalpine. "Il a une poigne incroyable", glisse un participant français, toujours en admiration après quarante-neuf jours de marche passés à ses côtés. Quarante-neuf jours à travers les cols des Alpes françaises, italiennes et suisses. Quarante-neuf jours qui font écho aux quarante-neuf années d'occupation du Tibet par la Chine.

Dernière étape de ce périple Nice-Genève : les Nations unies. Histoire d'essayer de donner un coup de bâton dans une fourmilière endormie. Un peu avant onze heures, les marcheurs défilent sur le quai du Mont-Blanc. Toujours en silence. Le cortège s'est nourri de sympathisants, apparus au détour des rues et des carrefours. Trois cents personnes, alignées l'une derrière l'autre, s'arrêtent maintenant devant le Palais Wilson. Devant le siège du Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l'homme.

Plus tard dans l'après-midi, on y remettra une pétition signée par quatre mille personnes. Le texte, adressé à Kofi Annan, révèle que l'an 2000 marque la fin de la Décennie internationale pour l'élimination des derniers vestiges du colonialisme. Pourquoi le Tibet ne figure-t-il même pas à son agenda ?

Le Tibet oublié

"Il y a eu trois résolutions de l'Assemblée générale de l'ONU sur le Tibet entre 1959 et 1965. Puis, plus rien. La grande amnésie...", s'indigne Mathieu Vernerey, le jeune coordinateur de la marche transalpine. Lancés depuis le podium installé sur la place des Nations, ses rappels historiques sont accueillis par des applaudissements. Depuis qu'ils font face au siège de l'ONU, les marcheurs ont mis fin à leur silence et à leur mutisme.

En marge de la foule, l'écrivain et journaliste spécialiste du Tibet, Claude B. Levenson, précise les faits évoqués au micro : "La résolution de 1961 fait explicitement référence au droit à l'autodétermination des Tibétains". Pourquoi est-elle tombée dans les oubliettes de l'ONU ? "Notamment à cause du rapprochement entre la Chine et les Etats-Unis, engagé sous Nixon. Depuis lors, personne n'a plus osé affronté les sensibilités chinoises". Une évolution d'autant moins susceptible de changer que la Chine représente un formidable marché économique, destiné à s'ouvrir toujours plus aux exportations étrangères.

Entre-temps, les Tibétains meurent de la colonisation chinoise. "On assiste à un véritable génocide culturel et racial", assure Jacqueline Meier, qui était au Tibet au mois de juillet dernier. Depuis cinq ans, elle retourne régulièrement à Lhassa et prend des photos mettant en évidence la sinisation de la capitale du Toit du monde. 50.000 Tibétains pour 300.000 colons chinois dont le nombre augmente sans cesse. Ou la destruction des maisons traditionnelles, la prolifération des immeubles modernes, l'interdiction des images du dalaï-lama, l'expansion du tourisme... Jacqueline Meier présentera, cet après-midi, ses diapositives, lors d'une conférence publique complétée par les analyses de Claude B. Levenson.

Cela sera l'une des activités marquant la fin de la marche transalpine pour le Tibet (qui se poursuit aujourd'hui sur la Place des Nations par des discours et des animations à partir de 11h). Une fin que ses organisateurs aimeraient cependant voir comme le début d'une autre marche : celle qui mettra le cap sur le Tibet. "C'est par de telles actions que nous pouvons faire bouger les choses. Des maires et des députés nous ont reçus et nous soutiennent. Si la mobilisation continue et se renforce, les gouvernements seront bien obligés de nous écouter un jour. Et d'agir selon le souhait des citoyens", lance un participant.

B.P.

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PORTRAIT - UNE JEUNE SUISSESSE ENGAGÉE

La co-présidente de l'association Students for a free Tibet (SFT), dont le siège est à Genève, a 18 ans. Elle vient de parcourir les 700 kilomètres de la marche transalpine pour le Tibet, entre Nice et Genève. Adélaïde Foster est l'unique représentante de la Suisse à avoir effectué la marche dans son intégralité. Elle s'intéresse à la cause tibétaine depuis l'âge de onze ans, à travers des lectures et des coupures de presse. Depuis deux ans, elle a décidé d'agir et de consacrer plus de temps pour la libération de ce pays. "J'ai toujours eu une passion pour la culture tibétaine. De plus, la lutte des Tibétains pour l'autonomie est non-violente, ce que j'admire beaucoup", précise la jeune étudiante. Elle a même essayé d'intéresser plusieurs amis à cette cause. Bien qu'ils soient fiers de ce qu'elle entreprend, aucun n'a eu le courage ni l'envie de la suivre dans son combat. Il faut préciser que la marche transalpine a duré 49 jours, ce qui ampute une grande partie des vacances scolaires.
Avec sa famille, Adélaïde avoue que cela n'a pas toujours été très facile. "Mes parents comprennent mes revendications, mais ils craignent toutefois les dangers qui subsistent lors d'un engagement politique de ce type".
Sa détermination paraît d'autant plus surprenante qu'elle n'a jamais visité le Tibet, bien que cela fasse partie de ses projets d'avenir. Son véritable souhait est de se rendre dans ce pays le jour où les Tibétains seront libres et que le dalaï-lama ne sera plus en exil. La jeune Suissesse pense en fait ne pas pouvoir s'y rendre actuellement : "il semblerait que je sois déjà fiché par les autorités chinoises, il est donc beaucoup trop risqué d'y aller maintenant. Je suis présente à toutes les manifestations en faveur d'un Tibet libre, alors on commence à me connaître".
En ce qui concerne la marche, Adélaïde pense avoir vécu une expérience très forte, elle est en effet parvenue à tisser des liens étroits avec certains moines tibétains, admiratifs face au courage de cette jeune fille. L'organisation de la marche transalpine en faveur du Tibet a été possible grâce à des dons d'associations et de particuliers, mais les participants ont tout de même collaboré aux frais, ce que la jeune fille comprend aisément.
Plus que le danger qu'elle encourt auprès des autorités chinoises, c'est plutôt la peur de voir les Tibétains dans le malheur et la misère qui la retient ici. "Il m'est difficile de supporter la souffrance des gens que j'apprécie", avoue la jeune militante.
B.P.


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