TRANSALPINE TIBÉTAINE
 
LIBÉRATION - 06/09/2000
Qui a peur des couleurs tibétaines ?

Par Claude B. Levenson*(tribune)


Les droits de l'homme, dites-vous? Valeur universelle pour les uns, tarte à la crème pour d'autres. Pour illustrer ce choix, une petite histoire qui se passe à Genève, au seuil du palais Wilson, l'imposant siège du Haut-Commissariat aux droits de l'homme justement, à la veille de la rencontre à New York d'un millier de chefs religieux du monde entier, à l'exclusion du dalaï-lama. Que la volonté de Pékin soit faite. Au bord du lac, la chaleur est estivale ce jour-là, et la modeste délégation sur l'esplanade vient de loin. Après une traversée des Alpes de 49 jours, un par année d'occupation du Tibet, de Nice à Genève en passant par l'Italie, la Transalpine tibétaine a délégué quelques émissaires pour remettre au palais Wilson une pétition signée par des milliers de sympathisants réclamant la décolonisation du Tibet et le respect du droit de son peuple à l'autodétermination, par l'amorce de négociations entre le dalaï-lama et les autorités de Pékin, sous l'égide du secrétaire général de l'ONU. En tête des marcheurs, un moine de 67 ans, Palden Gyatso, et une nonne du même âge, Ani Palchen Dolma.

Le premier a passé trente trois ans dans les geôles chinoises, quand nous l'avons rencontré en 1992 à Dharamsala, en Inde, où il venait d'arriver, il m'a semblé voir un spectre sorti tout droit des camps de concentration de la dernière guerre mondiale. La seconde, résistante de la première heure, a survécu à vingt deux années d'un régime analogue. A leurs côtés, Réting Tempa Tsering, un guerrier khampa, garde en souvenir de ses vingt ans dans les cachots chinois une balle logée entre deux vertèbres. Un joli trio de choc qui porte haut les couleurs tibétaines et un portrait du dalaï-lama, remis en guise de relais par d'autres marcheurs, américains ceux-là, qui ont marché pour la même cause de San Diego à Los Angeles, du 1er au 24 juin. Passage de témoin en quelque sorte, en attendant de reprendre la route qui mènera, un jour prochain, à Lhassa, capitale du Tibet...

L'après-midi est chaud, et le ton s'échauffe vite : la patronne du palais et haut-commissaire en titre, Mary Robinson, est fort opportunément absente. Après quelques palabres, une fonctionnaire, Eleanor Solo, accepte de recevoir les visiteurs. Mais les gardiens du temple des droits de l'homme s'opposent à l'entrée dans le bâtiment du drapeau tibétain et du portrait du dalaï-lama. José Diaz, porte-parole du haut-commissaire, s'en expliquera un peu plus tard d'un ton légèrement emprunté, affirmant que "ces instruments n'étaient pas autorisés" dans l'enceinte de la bâtisse. Palden Gyatso n'en revient pas : "Un drapeau, c'est un morceau de tissu de diverses couleurs. Une photo, c'est une image sur un bout de papier. Aujourd'hui, au Tibet, avoir un drapeau tibétain ou une photo du dalaï-lama fait risquer des années de prison à son détenteur. Et ici, la sécurité de l'organisme des Nations unies, censé veiller au respect des droits de l'homme dans le monde, m'interdit d'entrer dans le bâtiment, sous prétexte que mon drapeau n'y a pas droit de cité. Jolie démocratie, drôle de liberté !".

L'incident de Genève vaut son pesant de silence. "Ce n'est pourtant pas la Longue marche de Mao, juste une marche à la manière de Gandhi", devait préciser un autre marcheur tibétain, démontrant que l'humour n'avait pas perdu ses droits au bout de la fatigue. Et l'ancien résistant khampa de renchérir : "Je veux bien marcher jusqu'à en mourir, mais je rentrerai dans mon pays !". Et avec une belle constance, ils sont repartis,- le premier kilomètre de la marche vers Lhassa a été accompli de la place des Nations à Genève jusqu'au siège en construction de la future représentation de Pékin à l'OMC...

Dans les bureaux feutrés et les longs couloirs des Nations unies, à New York, à Genève ou ailleurs, le Tibet à l'agonie demeure interdit. Pour ne pas froisser des susceptibilités chinoises à fleur de peau et en raison de la pusillanimité de l'honorable assemblée. Qui demain osera dire : "Je ne savais pas" ?

CBL
(* auteur de "Tibet, un peuple en sursis" - Actes Sud)
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