TRANSALPINE TIBÉTAINE
 
TÉLÉRAMA - 23/08/2000
Randonnée dans les Alpes
menée par des Tibétains

La marche à suivre


Par Bruno Abile


Kamba nagydou, "j'ai mal aux pieds". Pemo nagyydou, "j'ai mal aux genoux". Gueshe Thupten Tempa, moine globe-trotter, docteur en philosophie bouddhique, bon vivant et lui-même assez modeste marcheur, sourit malicieusement. "La culture tibétaine pénètre parfois bien mieux par les pieds que par les oreilles, par les genoux que par les yeux".

Partie le 9 juillet de Nice, la Transalpine tibétaine est la tentative, née des rêves d'une petite association de solidarité lyonnaise, de recréer, le temps d'un été, un peu de la grandeur somptuaire des dernières grandes caravanes himalayennes. Une marche de quarante-neuf jours, qui suit l'itinéraire de la GTA, la Grande Traversée des Alpes, objectif mythique d'une vie de randonneur.

Quarante-neuf jours pour revivre pas à pas autant d'années d'occupation du Tibet. Des dizaines de cols, chaque fois célébrés, pour se souvenir de la fuite risquée vécue par 150 000 Tibétains par les passes de l'Himalaya et préfigurer l'inéluctable marche du retour.

Une douzaine de Tibétains ouvrent chaque matin le chemin. Leur figure emblématique est Palden Gyatso, simple moine devenu symbole pour son peuple, qui a survécu à trente-trois ans de détention et de sévices dans les camps chinois. Il y a aussi Réting, petit commerçant devenu résistant, fringuant septuagénaire empêché certains jours de marcher par une balle inopérable fichée dans son dos. Mais une autre génération de Tibétains, plus jeune, plus politique, est aussi là. Yeshi Phuntsok, président du parti national démocratique, ou Nawang Lhamo, une des rares jeunes femmes parlementaires du Parlement tibétain en exil, ne portent pas seulement le témoignage des souffrances du présent mais dessinent aussi les contours du Tibet de demain, différent, ouvert, démocratique.

Ainsi, depuis six semaines, la Transalpine réussit le pari de faire se rencontrer et agir ensemble des milieux qui s'appréciaient sans se connaître, s'estimaient sans se rencontrer. Les férus de la grimpe et les défenseurs des droits de l'homme. Les bouddhistes militants et les avaleurs passionnés de grande randonnée.

Rarement sollicités pour des initiatives de cette nature, gardiens de refuges et de parcs nationaux, guides de haute montagne et maires de villages isolés démontrent à chaque instant leur générosité et leur disponibilité. Le maire de La Grave, ayant hissé le drapeau tibétain face à la Meije au fronton de sa mairie, fera comme d'autres le voeu de ne le retirer que le jour où il flottera librement à Lhassa.

Par un 15 août radieux, forte de ses 150 marcheurs, de ses 9 chevaux et l'indéfectible soutien de Onywa, le célèbre yack artificiel du film Himalaya, l'enfance d'un chef, la Transalpine aborde la vallée de Chamonix, Mecque de l'alpinisme international. Les drapeaux tibétains ravissent les enfants et les photographes.

Par instants, dans la douceur de l'alpage, autour de la chaleur du camp, la Transalpine peut faire sourire, un peu colo, un peu pélerinage. Mais la présence tranquille des Tibétains rescapés qui partagent son quotidien de fous rires et de chaussettes mouillées rappelle sans trêve qu'elle est avant tout une entreprise politique bien comprise.

L'objectif de la marche, les deux journées de rencontres, expositions, spectacle et manifestations qui la couronneront cette semaine à Genève, devant les Nations unies, ne doit rien au hasard. Bien inaperçu passe le thème de l'année 2000, pourtant décrétée "année internationale pour la non-violence et la culture de la paix". Presque oublié, le fait que cette décennie avait été théoriquement consacrée à l'éradication finale des dernières colonies. Si la libération du Tibet sera sans aucun doute une longue marche d'une toute autre ampleur, la Transalpine tibétaine marque aux yeux des Tibétains présents un tournant. Par la profondeur des liens que le quotidien partagé a permis de nouer. Par la confiance mutuelle dont la montagne est le creuset. Par l'espérance que fait toujours naître l'accomplissement d'un grande rêve collectif.

B.A.
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