TRANSALPINE TIBÉTAINE
 
LA TRIBUNE DE GENÈVE - 12/08/2000
De Nice à Genève, ils marchent
pour la liberté du Tibet

(SAVOIE / Bourg-Saint-Maurice) Résistance : sept figures tibétaines conduisent cette caravane alpestre.


Par Claudine Girod


Anila piétine. Canne à la main, chaussures de marche sous sa tenue traditionnelle, la doyenne de la caravane tibétaine exhorte au départ. Sans un mot, par un simple regard. Et malgré son entorse et ses 67 ans, elle prend la tête de la 33e étape de la transalpine... Qu'est-ce que cette blessure bénigne au regard de ses vingt-deux années d'emprisonnement dans les geôles chinoises ! Malgré la souffrance. D'un pas résolu, la vieille femme marche, elle marche, comme si à chaque pas se gagnait une once de la liberté arrachée au Tibet en 1950. Depuis Nice, le 9 juillet, elle avance, opiniâtre et sereine. L'étrange cortège bigarré qu'elle emmène est attendu à Genève le 26 août. Genève qui cristallise les espoirs de la soixantaine de marcheurs, Genève où la Transalpine tibétaine doit être reçue par un représentant de l'Organisation des Nations Unies, Genève où certains rêvent d'un "Seattle du Tibet".

Rejoindre la terre promise onusienne se paie en sueur. Sur l'itinéraire du jour de Pesey-Nancroix jusqu'à Bourg-Saint Maurice comme sur chacun des 700 kilomètres du parcours. Mais le soleil de plomb de la Tarentaise n'altère en rien le moral d'"Anila". A ses côtés, Palden Gyatso, rescapé de trente-trois ans de détention et Reting Tempa Tsering, emprisonné pendant vingt-cinq ans, deux figures de la résistance tibétaine, forcent l'admiration des marcheurs venus de toute la France. "Ils prêchent vraiment par l'exemple. Ils nous donnent le courage d'aller au bout", lâche Gabriel. Pour Freedom, militante dans une association de soutien au Tibet, "la force des moines porte le groupe".

La caravane serpente le long du chemin montagneux, sans les indispensables yacks... indésirables pour des raisons administratives. Aux avant-postes, un cavalier arbore fièrement l'étendard tibétain, un étendard salué dans toutes les Alpes et qui trône désormais par solidarité au fronton de certaines mairies. Les randonneurs, touristes ou habitants encouragent chaleureusement les marcheurs, débattent de la cause tibétaine.

"Notre initiative rencontre un très grand élan de sympathie. Cela peut paraître dérisoire de voir passer une centaine de personnes avec des drapeaux. Et pourtant ! Cela crée un véritable effet d'entraînement", se félicite Jacques, retraité dans le Queyras qui rêve un jour d'une marche sur Lhassa. Pour Choekyi, Tibétaine née en Inde qui vit désormais à Belfort, la Transalpine est déjà une victoire.

Au détour d'un sentier, les marcheurs de la liberté sont saisis par l'émotion. Le Mont-Blanc se dessine au loin, le but approche. Aujourd'hui aux Contamines-Montjoie, les 14 et 15 à Chamonix, la Transalpine aura bientôt réussi son pari : atteindre Genève. Requinqué, le groupe repart d'un bon pas. Une autre tâche l'attend devant la mairie de Bourg-Saint-Maurice : informer la population, la sensibiliser, obtenir son soutien. "Notre seule arme, c'est la communauté internationale. Sans elle, nous ne pouvons rien faire. Mais nous avons confiance car notre combat est juste", explique le président du Parti démocratique national. Ferveur ou naïveté ?

Devant la persévérance des Tibétains dans leur lutte non violente pour la liberté, on ne peut que s'incliner. On peut craindre cependant qu'un heureux dénouement n'achoppe sur une real-politik dictée par des impératifs économiques. Les régions Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d'Azur n'ont-elles pas renoncé à subventionner la Transalpine tibétaine ?

C.G.

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FOCUS - UNE CARAVANE PRIVéE DE YACKS

Mathieu Vernerey, coordinateur de la Transalpine tibétaine, ne désarme pas. Président de l'association lyonnaise de défense du Tibet "La marche du Tigre", il aime à "éprouver ses convictions". Un seul regret, cependant. Les yacks attendus dans la caravane n'ont pas pu franchir la frontière. "Nous nous sommes battus pendant six mois pour obtenir les autorisations nécessaires. Finalement, l'éleveur de Zermatt qui avait accepté de prêter ses animaux a perdu patience", explique ce militant de 25 ans.
Trois de ces bovidés guideront cependant le cortège, le 26 août, jusqu'à la place des Nations. L'Office vétérinaire fédéral n'a pas mis son veto puisque les animaux resteront sur le territoire helvétique. Il s'est par contre formellement opposé à l'émigration provisoire des bovidés en France. "La situation sanitaire n'est pas la même que chez nous. En France, il existe encore des infections que nous avons éradiquées en Suisse. Deux mois de marche dans les Alpes présentaient trop de risques de contamination potentielle", commente le porte-parole de l'Office vétérinaire, Heinz Müller.
Seule solution jugée acceptable par Berne : que les yacks restent en quarantaine, près d'un mois, après leur périple alpin. Les organisateurs de la Transalpine ont alors jeté l'éponge. Et dire qu'ils s'étaient évertués à résoudre le problème de l'embargo ! L'Union européenne refuse l'entrée sur le territoire communautaire des bovins suisses, vache folle oblige. Et les yacks sont considérés par les services administratifs comme des bovins domestiques...
C.G.

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FOCUS - LA COLONISATION CHINOISE SE POURSUIT

Nawang Lhamo, députée du Parlement tibétain en exil, s'est blessée. Elle ne peut plus marcher, alors elle suit la caravane et continue la lutte grâce à la parole. Si elle "prie et espère", elle s'efforce aussi de transmettre avec énergie sa foi en la communauté internationale : "Nous avons besoin de vous pour embarrasser la Chine. Elle doit comprendre que cela ne peut plus continuer ainsi. Les manifestations de soutien nous renforcent dans nos convictions mais il ne faut pas relâcher la pression. A Genève, nous espérons une grande mobilisation symbolique." "Le Tibet gagnera. La justice et les droits de l'homme commandent cette victoire", renchérit la député. "Les Tibétains sont optimistes mais nous devons nous dépêcher. La colonisation chinoise du Tibet se poursuit. Avec tout son cortège de violences".
Le politique et moine Yeshi Phunstok prêche la même méthode. A ses yeux, le salut du Tibet passe par l'aide internationale. "Nous obtiendrons la décolonisation. La Chine sera forcée de lâcher du lest si elle ne veut pas s'isoler sur la scène mondiale. A condition qu'on l'aide un peu... " Pas question pour le religieux de remettre en cause le sacro-saint précepte de non-violence : "Nous nous battons pour la vérité et la démocratie". Les idées qui changent le monde arrivent sur des pattes de colombe... Les marcheurs français de la Transalpine n'en prônent pas moins l'offensive : "Le devoir d'ingérence s'impose. Sinon nous serions des lâches ! C'est à nous de trouver les moyens de faire pression sur nos élus pour qu'ils prennent des positions fermes", assène Jacques.
C.G.


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